Pédophilie dans la FSSPX : faites confiance au prêtre

Décidément, la presse allemande s’intéresse aux affaires sordides de la FSSPX. Un article détonant d’Annette Langer est paru ce dimanche 29 mai 2016 sur le site du Spiegel, Pädophilie in der Piusbruderschaft: Vertraue deinem Priester. Il aborde entre autres le cas de deux prêtres FSSPX jugés pour pédophilie. Ci-dessous une traduction en français, avec quelques annotations éditoriales.

Pédophilie dans la Fraternité Saint-Pie X : faites confiance au prêtre

Par Annette Langer

On sait peu de choses sur les délits sexuels dans les rangs de l’ultra-conservatrice Fraternité Saint-Pie X. SPIEGEL ONLINE s’est entretenu avec des victimes et parents. Leur expérience des « réformes » de l’Eglise est bouleversante.

La FSSPX fait beaucoup pour se démarquer des catholiques mainstream, supposés modernistes. Mais il est un domaine où les traditionalistes et les dignitaires officiels de l’Eglise se ressemblent étonnamment : le traitement des abus sexuels.

« Je dois lui pardonner », dit Joey*, aujourd’hui 13 ans, en parlant d’un prêtre qui l’a tripoté sous la couette dans le dortoir d’un pensionnat bruxellois. Il faisait des “choses sales” avec lui, ça le perturbait beaucoup, des choses qu’un adulte ne peut pas faire avec un enfant. Il le faisait s’agenouiller devant lui, le punissait et l’humiliait. C’est ce que le garçon avait rapporté à ses parents et sa fratrie.

“Pardonner ? Non, c’est prématuré” dit la mère de Joey en pinçant les lèvres, “parce que ce prêtre ne regrette rien du tout.” L’affaire est arrivée aux oreilles de parents, suite à de premières agressions sexuelles sur Joey, âgé alors de 7 ans, son frère Luke* de quatre ans son aîné, et au moins un autre élève du pensionnat de la Fraternité Saint-Pie X, Michaël* 8 ans. C’était en 2010, c’est-à-dire à un moment où l’Eglise était secouée au tréfonds dans le monde entier par des scandales d’abus sexuels.

On dit du prêtre de Bruxelles qu’il a même apporté des changements “architecturaux” au pensionnat, pour pouvoir approcher les enfants sans être vu. Des parents rapportent qu’il a fait murer un accès par où les enfants autrefois fuyaient ses avances et allaient s’enfermer dans une petite salle de bain.

A son procès au tribunal pénal à Bruxelles, le suspect s’est défendu de toute accusation d’abus systématique et planifié. Si vraiment quelque chose s’était passé, il devait s’agir d’un état de “sexsomnie”, a-t-il dit. Autrement dit, inconsciemment, en somnambule, et sans contrôle de lui-même.

Il est connu que quelques agresseurs invoquent en justice ce genre de troubles du sommeil afin de plaider l’irresponsabilité en droit. Le show du prêtre était bien étudié et mis en scène, selon les intéressés. “Il est arrivé et s’est comporté comme si c’était lui la victime” se rappelle la mère de Joey et Luke, “il a passé son temps à pleurer et à gémir.”

“Ne dis pas de mal d’un prêtre”

Mais les gémissements n’auraient finalement pas été nécessaires, vu que l’homme a été acquitté par faute de preuve en mai 2015. “Au procès, son avocat a traité mon fils de menteur” s’indigne la mère de Michaël, plaignante. Pour cette traditionaliste convaincue, la confrontation avec l’abus a aussi été un processus de désillusionnement.

“Dans la Fraternité on apprend le respect dû aux prêtres”, dit-elle. “Ne dis jamais de mal d’un prêtre, fais-lui confiance, montre-lui du respect.” Il lui aura fallu beaucoup de temps pour ouvrir les yeux : “j’étais comme une enfant, qui fait confiance à ses parents. Elle ne s’attend aucunement à ce qu’ils veuillent lui faire du mal. On forme une grande famille.” Aujourd’hui, la requérante ne demande qu’une chose : “empêcher que ce prêtre travaille à nouveau avec des enfants.”

Peu de temps après l’annonce des faits, son fils Michaël avait fait une déclaration filmée à la police, où il soulevait des faits concrets et punissables. Mais Joey et Luke ont dû attendre une demi-année pour obtenir un rendez-vous et faire leur déclaration. Conséquence : les deux ont refoulé ce qui était arrivé.

“Le moment venu, ils n’ont plus rien dit qui soit admissible en droit” se souvient la mère. “Joey a tout nié, Luke a seulement parlé de Joey et Michaël mais rien de sa propre expérience des abus.” Une réaction tout à fait compréhensible pour les experts en traumatologie. Mais aussi un désastre pour ceux qui voulaient voir ce prêtre derrière les barreaux.

Les conséquences psychologiques étaient évidentes. Pendant des mois, Joey s’enveloppait la nuit sous plusieurs draps par peur des agressions. Les problèmes s’accumulaient à l’école. Luke écrivait de plus en plus petit, il faisait des cauchemars et a commencé à s’armer de pistolets ou d’épées en plastique, en bref tout ce qui pouvait servir à se protéger.

Luke raconte que, à une occasion, le prêtre serait venu le soir au dortoir, il aurait tout simplement mis son petit frère sur son épaule, et l’aurait emporté. Ils auraient tous les deux disparu dans le bureau du prêtre et jusqu’à présent personne ne sait ce qui s’y est passé. Joey lui-même a seulement déclaré : “Rien. C’est un secret entre l’abbé et moi. J’ai eu la permission de manger du chocolat.”

Les victimes n’ont aucune chance

Fournir la preuve d’un abus est compliqué. Le silence et la fausse solidarité des responsables avec les auteurs, voire l’étouffement actif, ne laissent habituellement aucune chance aux victimes. Parce que l’expérience montre que les victimes sont confrontées à de longues années de lutte avant d’arriver à parler, il est parfois difficile de trouver des témoins ou bien leurs souvenirs leur font défaut.

Quand Joey,  en désespoir de cause, s’est adressé à une soeur du pensionnat pour lui parler des agressions sexuelles, elle n’a pas réagi. “Je suis dure d’oreille, j’entends tellement mal” a-t-elle répondu à une demande de la mère. Et celle-ci de se demander aujourd’hui : “Qui sait combien de victimes il y a encore ?” Elle s’était déjà plainte en 2010 au supérieur du district du Benelux de l’époque [ndlr l’abbé Benoît Walliez], parce que ce prêtre offrait des cadeaux coûteux à son fils et qu’elle avait déjà des soupçons. Le supérieur a promis de s’en occuper … et n’a rien fait.

Quand les allégations sont devenues bien concrètes, la Fraternité a suspendu le prêtre. Les parents ont déposé plainte. Après l’acquittement en première instance, un procès en appel est actuellement en cours. Les parents ont décidé de ne pas soumettre leurs enfants à de nouveaux interrogatoires.

Dans ce cas-ci, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X a réagi dans les 24 heures, a suspendu l’intéressé et l’a immédiatement remis aux autorités civiles. En même temps, le cas a été signalé à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à Rome”, déclare la Fraternité dans une réponse écrite aux questions du SPIEGEL ONLINE. [ndlr: nous mettons ici les déclarations FSSPX en italique]

Pourtant, la réaction s’est fait attendre : le prêtre accusé était connu depuis des années comme risque potentiel. En 2005 déjà, il avait fait l’objet dans son pays d’origine, la Suisse, d’un procès canonique pour pédophilie et il avait été acquitté en 2006 par faute de preuve. Le prêtre aurait exercé depuis lors un “apostolat limité et surveillé” nous écrit la Fraternité Saint-Pie X. Il a cependant été nommé peu après au pensionnat de Bruxelles et a pris en charge la surveillance nocturne des pensionnaires de l’école primaire.

A cause de ses vues radicales, la FSSPX n’a plus de statut canonique depuis 1975 et n’est dès lors pas une organisation catholique romaine. Avec pour conséquence que leurs ordinations sacerdotales et épiscopales ne sont pas autorisées par Rome et que leur ministère et leur administration des sacrements sont illégitimes. Mais, de façon absurde, l’Eglise officielle traite avec les traditionalistes de façon normale quand il s’agit de « delicta graviora », les cas d’abus.

En mai 2015, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF) a donné mandat au supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, Bernard Fellay, pour juger en interne les abuseurs, y compris donc ceux ci-mentionnés.

La main protectrice du supérieur général

“De cette façon, on encourage le manque de transparence, la dissimulation et le copinage” s’exclame Simon P. originaire d’une famille nombreuse traditionaliste de vieille souche et lui-même victime d’un prêtre. “Un prêtre de la FSSPX m’a agressé sexuellement en 1989 dans un camp scout et a essayé de me violer”, rapporte P. Il raconte qu’il avait onze ans quand ce prêtre le poursuivait constamment et que ça aurait duré un an. “Le supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, Bernard Fellay, a protégé ce prêtre presque 20 ans”, selon ses accusations.

P. a fréquenté deux pensionnats en France, il a bu les principes des intégristes au biberon. Il a fait partie du microcosme fondamentaliste dans lequel tout le monde connaît tout le monde et les réseaux sont fiables et discrets. Son cas laisse deviner comme il a dû être dévastateur pour un adolescent que la moitié de sa famille s’évertue à coller aux idéaux de ce milieu fraternitaire fermé bien que cette structure ait précisément permis ces abus.

Déjà en 1991, de ses propres dires, P. a écrit une lettre au supérieur général de l’époque [ndlr Franz Schmidberger] dans laquelle il l’avertissait au sujet du prêtre en question. Mais malgré le fait que le nombre d’allégations allait grandissant, il ne se passa rien.

Bien des années plus tard, en juillet 2008, le supérieur général Bernard Fellay réagit finalement aux accusations de P. dans une lettre que SPIEGEL ONLINE a pu consulter. Il y déclare qu’il a transmis l’enquête à son assistant Niklaus Pfluger. Il assure également que “le suspect a depuis longtemps été écarté du travail avec les enfants et je ne crois pas qu’il y ait eu d’autres cas.

En effet, le suspect d’abus a pu travailler neuf bonnes années en France avec des scouts mineurs sans être inquiété, de 1993 à 2002, ce que confirme la Fraternité. “L’abbé Laurençon, supérieur de la Fraternité en France depuis 1996, a pris diverses mesures contre lui, de plus en plus restrictives. Ces mesures ont toujours été approuvées par Mgr Fellay, supérieur de la Fraternité depuis 1994” déclare la FSSPX.

La faute grave de notre part

Seulement, les mesures n’ont manifestement pas été efficaces. Le prêtre s’est opposé à l’interdiction de travailler avec des enfants, la décrivant comme injuste. Dans une lettre à l’ex-supérieur général Schmidberger, le prêtre écrit en 2005 : “C’était une faiblesse qui était passagère et que j’ai regrettée de tout mon cœur. Vous m’avez laissé reprendre l’apostolat et j’ai montré mes capacités, en différents lieux, à la satisfaction de tous.”

Dans cette lettre, le prêtre essaie de se montrer sous un jour favorable, nous écrit la Fraternité dans son communiqué. “Il balaie la question de l’apostolat limité.” Il est vrai qu’il avait contourné de façon répétée les restrictions imposées à son ministère. “Il soulignait souvent le comportement de ses supérieurs et se considérait comme la victime notoire de leurs machinations.

La faute grave de notre part fut de ne pas avoir appliqué l’interdiction” a dit l’enquêteur FSSPX [ndlr Niklaus Pfluger] en 2008 dans un entretien avec la victime d’abus P., dont SPIEGEL ONLINE possède une copie audio.

C’est seulement en 2012, après la plainte écrite de P. à la CDF, que la Fraternité a ouvert un procès contre le prêtre. Suite à quoi il fut condamné à abandonner ses fonctions. A l’été 2013, il interjetait appel à Rome.

Malheureusement, ce prêtre a rejeté les décisions des autorités canoniques et a quitté la Fraternité Saint-Pie X” dit la déclaration actuelle. L’ancien prêtre FSSPX est devenu membre associé d’une faction dissidente du nom de “Résistance” , dont le rebelle négationniste Williamson fait également partie. “Il exerce son ministère dans l’Ouest de la France”, selon le site web de la faction**.

Les traditionalistes ne sont pas simplement des chrétiens intégristes, beaucoup sont antisémites – on le sait au moins depuis le scandale autour de Williamson. En Italie en 2013, les funérailles du criminel de guerre nazi Erich Priebke ont été célébrées par la FSSPX. Dans la question des réfugiés, ils se positionnent à l’extrême droite, xénophobes et islamophobes. Il est de bon ton d’y critiquer de façon acerbe les positions libérales du pape François.

Jean-Paul II avait poussé ces moutons décidément très noirs dans la zone de hors-jeu, en excommuniant plusieurs de leurs évêques ordonnés sans permission. Mais le pape Benoît XVI avait levé les excommunications en 2009.

La FSSPX reconnue dans le pays du pape

Et François ? Etonnamment, il semble qu’il veuille ramener les archi-conservateurs au bercail. De façon inattendue, le pape a déclarée valide la confession chez les prêtres de la Fraternité, pour la durée de l’année sainte 2015/2016. “J’ai confiance que dans l’avenir proche des solutions soient trouvées pour obtenir la pleine unité avec les prêtres et les supérieurs de la Fraternité”, a déclaré le souverain pontife.

L’ancien supérieur de district d’Allemagne et d’Autriche, Franz Schmidberger, voit déjà venir une “normalisation finale” des relations tendues – une vision d’horreur pour les victimes qui y voient une prime à l’opacité des structures et aux dissimulations.

Alors est-ce que les intégristes pourront être domestiqués par l’inclusion ? Début avril, François a reçu personnellement le supérieur général Bernard Fellay. Pour les observateurs, c’est un indice que la FSSPX pourrait obtenir à plus long terme une prélature personnelle, à l’instar de l’organisation laïque Opus Dei. Ce qui signifierait une reconnaissance canonique mais avec une très grande autonomie pour les intégristes.

En Argentine, pays du pape, la FSSPX a été reconnue en avril 2015 par l’Etat comme membre de l’Eglise catholique. C’est le successeur de François à l’archevêché de Buenos Aires, le cardinal Poli, qui s’y est attelé. On ignore si c’était avec la bénédiction ou bien les vives recommandations du souverain pontife.

*Les noms ont été modifiés par la rédaction pour la protection des intéressés

** Cette page du site cristiadatradicinalista.blogspot.com n’est plus disponible qu’aux visiteurs enregistrés (tiens, y aurait-il des choses à cacher ?) mais nous en avons fait une copie d’écranusml

Réforme n°3658 – 19 mai 2016

L’hebdomadaire protestant Réforme consacre le dossier de ce numéro 3658 à la pédophilie. Parmi les contenus accessibles gratuitement en ligne, il y a une interview du psychiatre Roland Coutanceau, qui tient une consultation spécialisée pour les pédophiles et les victimes d’actes de pédophilie : http://reforme.net/une/societe/ny-a-plus-pedophiles-pretres-enseignants

On notera que le Dr Coutanceau, qui sait a priori de quoi il parle, affirme que les victimes de passages à l’acte sont surtout des garçons de 9 à 13 ans. Voilà de quoi instruire Mgr Fellay, qui, quoique ne connaissant à peu près rien à ces questions, prétend que la plupart des victimes sont des garçons (post) pubères.

L’AVREF publie le Livre Noir de la FSSPX !

Il était annoncé depuis longtemps, Mediapart s’en était procuré une version en avant-première (voir article original, copie), le voilà enfin !

Le Livre Noir de la Fraternité Saint-Pie X est le fruit de plusieurs mois d’enquêtes et de recherches par l’association d’aide aux victimes des dérives de mouvements religieux AVREF: http://avref.fr/fichier/AVREF%20Livre%20Noir%20FSSPX%2012.05.2016.pdf

Que les parents qui ont des enfants dans les écoles et/ou les mouvements de jeunesse de la FSSPX lisent ce Livre Noir et réalisent bien qu’ils confient leur progéniture à des gens sous l’autorité d’un leadership qui n’aura aucun scrupule à étouffer d’éventuels abus sexuels sur leurs têtes blondes, muter le coupable à un autre poste à proximité d’enfants et lui fournir une assistance juridique en cas de plainte, le tout avec l’assurance de leur religieux dévouement.

Les vérités qui dérangent la FSSPX

Quand il s’agit de rassembler des preuves contre ses prêtres dissidents, la FSSPX est prête à tout, y compris le piratage informatique et l’usurpation d’identité. Mais quand il s’agit de se protéger des vérités qui dérangent, les cadres de la Fraternité ne manquent pas de ressources non plus, dans tous les sens du terme.

Si vous êtes sur cette page, vous avez probablement cliqué sur un des nombreux liens « mention censurée par la FSSPX » qui ont fait leur apparition sur notre blog ce jeudi 12 mai 2016. Pour être parfaitement honnêtes, c’est un raccourci. C’est en effet notre hébergeur que la FSSPX menace par le biais d’un cabinet d’avocats. Et notre hébergeur nous a imposé à très brève échéance de censurer certains noms ou de disparaître. Voilà à quoi la FSSPX dépense les dons de ses fidèles.

Cette censure ridicule ne trompera personne : nous invitons nos lecteurs désireux de savoir qui sont les abbés A., P. et Q. à se référer au Livre Noir de la FSSPX ou à une ancienne version de notre blog archivée en mars par Wayback Machine.

Le combat pour la vérité continue. Nous vous en dirons bientôt plus.

La rédaction