Quelques vérités sur le Forum catholique

Nous avons parlé des vérités qui dérangent la FSSPX mais il est évident qu’elle n’est pas la seule dans ce cas. Par exemple, le FC (Forum catholique), un forum traditionaliste bien connu dans le monde entier, éprouve quelques difficultés avec la diffusion de la vérité dès lors qu’elle concerne la FSSPX, alors que les mêmes vérités ne lui posent aucun problème quand il s’agit d’autres « chapelles ». C’est ce qu’on appelle de la sincérité par éclipses.

Tout semblait bien parti, le 16 mars 2016, quand on vit sur le FC l’écrivain Denis Sureau réagir à un commentaire plus bête que méchant sur la pédophilie dans l’Eglise de France en affirmant que « la pédophilie n’épargne pas les communautés les plus tradis ». Le modérateur XA laissa dire cette vérité et la confirma même penaudement le lendemain à un lecteur incrédule qui pensait les traditionalistes « totalement épargnés » par le phénomène et demandait qu’on livrât des noms.

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Deux jours plus tard, on a même pu lire sur le FC le témoignage anonyme d’un père qui se plaignait de relations d’emprise et d’agressions sexuelles sur son fils adolescent par un prêtre FSSPX.

Le 2 avril suivant, le lecteur « Aigle » posta un commentaire mettant en cause la responsabilité des évêques dans la « carrière » d’un enième pédophile en col romain.

Le changement enfin ?

Le modérateur du FC laissait publier. Vous pensez bien, tant qu’on tape sur les évêques « conciliaires », ça ne gêne pas le FC.

En revanche, quelques mois plus tôt, en septembre 2015, une certaine Maria-Cecilia, lectrice du même FC, avait connu de graves ennuis avec le même XA pour avoir… simplement signalé notre article sur les abus sexuels subis par Vincent Lambert et s’être dite choquée que l’abuseur, prêtre de la FSSPX, n’ait pas été inquiété. Elle nous a envoyé une copie d’un message de réaction virulent, qui a depuis été détruit par XA, comme le reste de la « discussion ».maria_ceciliaC’est que non seulement tous ses posts ont été effacés (« qu’elle disparaisse à jamais ! ») mais elle s’est fait purement et simplement expulser définitivement du FC. Et ce sans la moindre explication du modérateur (pour cause, puisque son post n’avait rien de répréhensible).

Les posts d’Aigle et de Maria-Cecilia sont assez similaires mais, si on compare la façon dont le FC y a réagi, on a comme l’impression d’une légère contradiction. En termes évangéliques, ça s’appelle « deux poids, deux mesures ». Pour expliquer la passivité des évêques diocésains face aux abuseurs, Aigle évoquait l’hypothèse de la miséricorde mal comprise et celle du « sot corporatisme ». Nous nous permettrons de lui faire remarquer que, si une miséricorde déplacée pourrait peut-être expliquer la passivité et les compromissions dans l’Église « conciliaire » en matière de pédophilie, c’est bien le « sot corporatisme » qui provoque et entretient ce phénomène dans les différentes sociétés traditionalistes. Et c’est ce même corporatisme qui empêche toujours que l’on pose les mêmes questions concernant Mgr Fellay sur le Forum Catholique.

Le 23 mai 2016, lueur d’espoir: XA n’était-il pas en train de se racheter? Face à des contradicteurs, il maintenait haut et fort qu’il ne faut pas étouffer les affaires d’abus sexuels dans l’Église quand les faits sont avérés mais, au contraire, saisir ces scandales médiatiques comme des occasions de faire le ménage dans l’Église et ainsi la purifier. Il assénait même un très viril: « Il faut nettoyer les écuries d’Augias ». FC-23-05-2016 À première vue, on aurait pu se dire: « Tiens, cette fois-ci l’omerta commence peut-être vraiment à tomber ». Les priorités sont bien définies: comme le demande Benoît XVI dans la lettre aux catholiques d’Irlande, le FC ne manifeste plus un souci mal compris de la réputation de l’Église mais se préoccupe d’abord que les coupables soient châtiés et les victimes soignées et dédommagées.

Oui, c’est ce qu’on aurait pu se dire à première vue… mais un petit détail ne cadrait pas: à peine 9 jours plus tôt, le même XA avait censuré purement et simplement un post d’un membre bien connu du forum qui faisait état de la parution du Livre noir de la FSSPX et de l’article de Mediapart à ce sujet. FC-14-05-2016-censureNe cherchez donc pas ce fil de discussion sur le Forum Catholique, il a été supprimé. Mais il a été indexé dans le cache de Google, que XA aura plus de mal à censurer.

Il ne s’agit donc pas d’un accident isolé: de façon pertinace, la direction du FC a choisi son camp, qui est le suivant: « Les vérités sont bonnes à dire quand elles concernent les gens d’autres chapelles mais elle doivent être étouffées quand elles concernant la FSSPX. Et tant pis pour les victimes d’abuseurs sexuels FSSPX: si elles avaient été victimes d’abuseurs d’une autre chapelle, le FC serait venu à leur secours. Dommage donc pour ces victimes ».

Cerise sur le gâteau, XA nous a contactés fin avril 2016, nous demandant de supprimer toute mention le concernant de notre blog. Nous ne faisons pourtant que citer des interventions publiques sur le FC. Alors, s’il a vraiment changé d’avis et pense ce qu’il dit quand il nous écrit que sa position actuelle est qu’il n’y a pas de fumée sans feu, nous l’invitons à faire trois choses: s’excuser auprès de Maria-Cecilia pour son exclusion, corriger le message suivant* qui prétendait que les accusations contre l’abbé P. [mention censurée par la FSSPX] étaient des « rumeurs infondées » et, enfin, publier l’acte de condamnation canonique de ce dernier sur le FC.


*Ce message de XA, ainsi qu’un précédent fil de discussion sur l’abbé P. avaient purement et simplement disparu de l’archive du FC et ne sont réapparus (par erreur?) que récemment. Anticipant un second retrait, nous en avons fait une copie à l’attention de nos lecteurs. fc-2005-05-22-xa

Post Falls: Condamnation à perpétuité de Kevin Sloniker

L’ancien séminariste FSSPX Kevin G. Sloniker, animateur de camps et formateur de servants de messe à Immaculate Conception Church (FSSPX) jusqu’à l’été 2015, a été condamné ce 28 octobre 2016 à perpétuité avec une peine de sureté de 35 ans pour de nombreux viols et agressions sexuelles sur 7 garçons s’étalant sur une période de dix ans.

http://www.spokesman.com/stories/2016/oct/28/trucker-who-molested-boys-from-his-church-will-spe/

http://www.nwcn.com/news/local/kootenai-county/n-idaho-trucker-sentenced-to-life-in-prison-for-sexually-abusing-underage-boys/343963190

Notons que la loi de l’État d’Idaho oblige, comme en France, toute personne ayant connaissance d’un crime à le dénoncer aux autorités. Les prêtres FSSPX concernés ont tous été mutés dans d’autres États américains mais les extraditions internes aux USA sont une simple formalité. Par ailleurs, ils pourraient être également mis en cause par la justice pour mise en danger d’enfants, sans compter leur supérieur de district et le supérieur général FSSPX. On peut donc supposer que les ennuis judiciaires de la FSSPX ne sont pas terminés avec cette condamnation.


PS: Kevin Sloniker n’a pas seulement été autorisé par la FSSPX à être moniteur dans des camps, il formait aussi des acolytes dans le cadre de l’Archiconfrérie de Saint Étienne. Sans commentaire… Là aussi, la responsabilité de la FSSPX est mise en cause et les ennuis ne sont sans doute pas terminés pour elle.

L’Affaire Carlos Urrutigoity (II)

(1ère partie ici)

Mgr Timlin prit la défense de la SSJ en se disant « moralement certain que la congrégation Saint-Jean ne s’est rendue coupable d’aucune utilisation mal intentionnée, illégale ou fantaisiste de fonds ».

En avril 2000, Carlos Urrutigoity engagea Jeffrey Bond pour diriger la faculté des arts libéraux et assurer la formation de ses postulants. En réalité, il engageait celui qui allait amener la chute de la SSJ. Début 2001, la faculté était si mal gérée que la plupart des étudiants étaient déjà partis. Mais le pire restait à venir : en août 2001, M. Bond reçut la visite d’Alan Hicks, directeur de Saint Gregory’s Academy, le collège et lycée de la Fraternité Saint-Pierre dans les murs duquel la SSJ avait fait ses premiers pas. Hicks l’informa du fait que, à Saint-Grégoire, l’abbé Urrutigoity avait l’habitude de dormir dans le même lit que certains élèves. Hicks n’alla pas jusqu’à affirmer que ce comportement était de nature sexuelle mais il fit remarquer que c’était une pratique très mal venue, en soi mais aussi à cause de la pression médiatique autour de scandales sexuels dans l’Église. Il faut savoir que Fr. U avait mis au point une « théorie de l’amitié » (pet theory), selon laquelle on n’a rien à se cacher entre amis. Cette pratique semblait toutefois très étrange à Hicks puisque l’abbé Urrutigoity, disait-il, avait également l’habitude de fournir des cigarettes aux élèves et de leur faire boire de l’alcool. Fr. U avait également appris aux collégiens et lycéens de Saint-Grégoire toutes sortes de grossièretés, prétendument destinées à détendre l’atmosphère et à favoriser une ambiance d’amitié sans retenue. M. Bond apprit également vers août 2001 qu’un procès était en cours de préparation contre Fr. U et la congrégation Saint-Jean pour « abus ».

Le prêtre argentin nia farouchement les accusations mais, alerté autour de l’Assomption 2001, Mgr Dougherty, évêque auxiliaire de Scranton, y ajouta foi, disant que l’abbé Urrutigoity était un « chef de secte » et le jugeant « tout à fait capable de pédérastie ». En septembre de la même année, voyant que Mgr Timlin s’aveuglait au sujet de Fr. U, Jeffrey Bond commença à envoyer des courriels à un peu tout le monde, pour dénoncer les attitudes déviantes de Fr. U et la complaisance de Mgr Timlin. Il avait également écrit au nonce mais ce dernier n’avait rien trouvé de mieux à faire que de faire suivre la lettre à Mgr Timlin ! Celui-ci répondit à Bond que, parmi les informations qu’il avait pu recevoir au sujet de l’abbé argentin, aucune ne faisait état d’homosexualité. En novembre 2001, lors de la réunion de l’Independent Review Board (commission de contrôle indépendante), un des membres, Mme Hogan, rappela à Mgr Timlin que la lettre de Mgr Fellay de 1999 faisait déjà mention d’un ancien séminariste de Winona qui avait accusé Carlos Urrutigoity de lui avoir touché le pénis. Mais Mgr Timlin préféra trouver des prétextes pour ne pas voir les faits.

Le 24 octobre 2001, une certaine Linda Mac Donald avait également alerté l’évêque de Scranton, en le suppliant de rompre tout lien avec le très suspect Fr. U. Non seulement Mgr Timlin ne l’écouta pas mais il répondit sévèrement à Mme Mac Donald, en lui reprochant d’ajouter foi à des « rumeurs » : « Aucune des accusations de conduite immorale [de la part de l’abbé Urrutigoity ou d’autres membres de la SSJ] n’a jamais été confirmée », écrivit-il. Peut-être mais il faut bien un début à toute chose. D’ailleurs, les accusations de l’ancien séminariste contenues dans la lettre de Mgr Fellay auraient dû convaincre Mgr Timlin du caractère hautement suspect de son protégé et le pousser à appliquer le principe de précaution.

On pourrait passer encore beaucoup de temps à décortiquer par le menu la saga de Fr. U dans le diocèse de Scranton mais ces quelques faits montrent que, partout sur son passage, il laisse une traînée de soufre. Or Mgr Timlin allait persister à prendre sa défense envers et contre tout, même après la suppression canonique de la SSJ. Comme le dit le proverbe, il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Revenons aux années Saint-Pie X de notre abbé latino. Il avait été expulsé du séminaire argentin de la FSSPX non seulement pour « ego démesuré » et pour « avoir formé une bande de séminaristes sous son influence » mais aussi pour avoir « fait des avances sexuelles » à d’autres séminaristes. Malgré cela, comme nous l’avons vu, il avait été accepté au séminaire US de la même FSSPX. Pourquoi cette incohérence ? Le recteur de Winona (séminaire US de la FSSPX) était alors Mgr Williamson, évêque depuis peu et, à La Reja (séminaire argentin de la FSSPX) Urrutigoity avait eu pour recteur l’abbé Andrés Morello. Or ce dernier penchait vers le sédévacantisme et le séminaire de La Reja était en pleine tourmente au sujet de cette question. Manipulateur comme la plupart des abuseurs, Carlos Urrutigoity n’eut pas trop de mal à convaincre Mgr Williamson que les accusations à son encontre étaient motivées uniquement par une cabale des sédévacantistes. Et voilà Williamson qui accepte d’être roulé dans la farine et qui accueille un séminariste accusé d’agressions homosexuelles. On se demande à quoi bon conférer le sacrement de confirmation quand on est évêque si on a soi-même si peu de discernement qu’on est incapable d’user du don de sagesse…

En 1989, apprenant que le séminariste Urrutigoity allait devenir prêtre, l’abbé Morello se dit « No se puede » (ce n’est pas possible). Étant au Chili à ce moment-là, il parcourut les quelque 9000 km qui séparent Santiago de Winona pour conjurer Mgr Williamson de barrer à Urrutigoity la route du sacerdoce. Il avait même compilé un dossier canonique reprenant plusieurs témoignages de séminaristes. Peine perdue : non seulement Williamson refusa de croire Morello mais il accusa ce dernier de mentir. La raison était toujours la même : cabale sédévacantiste contre l’innocent Urrutigoity. Quelques mois plus tard, Urrutigoity était toujours dans la FSSPX et était devenu prêtre, tandis que Morello avait été mis à la porte. Le monde à l’envers…

Encore une fois, chapeau à Mgr Williamson pour sa clairvoyance ! Et c’est à présent le même Williamson qui, en dépit d’un grand tollé au sein de « la Résistance », maintient en place l’abbé Stephen Abraham, pédophile de son propre aveu. Mgr Williamson, vous connaissez sans doute assez de latin pour comprendre ceci : « Errare humanum est, perseverare autem diabolicum ».

Richard Williamson n’était cependant pas le seul à se laisser berner par Fr. U. Mgr Lefebvre lui-même, consulté par son confrère britannique, donna son feu vert à l’ordination sacerdotale de l’Argentin, en ajoutant simplement qu’il faudrait « le surveiller d’un œil d’aigle ». La belle affaire : on introduit un renard dans le poulailler mais il faut le tenir à l’œil… Quant à Mgr de Galarreta, c’est encore pire : bien qu’informé des frasques de son compatriote, il conseilla de ne pas lui barrer la route parce que cela risquerait de causer à la FSSPX des ennuis avec la famille Calderón. Les Calderón sont en effet parmi les « piliers » de la FSSPX en Argentine et comptent même un prêtre, devenu entretemps professeur au séminaire de La Reja et l’une des (rares) têtes pensantes de la FSSPX. Bref, pour Mgr de Galarreta, mieux vaut laisser courir un abuseur sexuel et profaner le sacrement de l’ordre en le faisant prêtre, plutôt que de risquer de fâcher une famille amie, « pilier » de la FSSPX. Quelle belle morale ! Ici, c’est le don de force qu’on admire chez Mgr de Galarreta…

Quant à Mgr Fellay, supérieur général à partir de 1994, il a attendu 1997 pour expulser ce prêtre sulfureux… et encore… sous le reproche d’avoir tenté de fonder une fraternité concurrente. Dans sa lettre de 1999 à Mgr Timlin, Mgr Fellay souligne lui-même dans le dernier paragraphe que l’exclusion était principalement motivée par la personnalité et les ambitions déplacées de Fr. U. Mgr Fellay mentionne les frasques sexuelles d’Urrutigoity en Argentine mais n’en fait pas un motif de son exclusion. On voit où sont les priorités du pape de Menzingen.

Certains ont admiré Mgr Fellay pour sa lettre de signalement de Carlos Urrutigoity mais la réalité est bien différente. Dans sa lettre, Mgr Fellay s’arrête sur le témoignage d’un ancien séminariste de Winona, Matthew Selinger, qui avait quitté le séminaire avec l’abbé Urrutigoity pour fonder la Society of Saint John. Dans le cadre de la SSJ, il attestait de deux agressions sexuelles par Carlos Urrutigoity. Notons que le supérieur général FSSPX mentionne en passant que Fr. U a reçu « a second chance » en étant autorisé à entrer à Winona, comme si c’était normal! Il ne prend même pas la peine de s’excuser pour cette bévue énorme, qui est la cause de toute la suite. Bien sûr, c’était l’abbé Schmidberger le supérieur général à ce moment-là mais c’est la fonction qui compte, et Mgr Fellay aurait évidemment dû battre sa coulpe au nom de sa Fraternité.

Cinq mois après cette lettre, Mgr Timlin avait fait interroger Selinger par l’évêque auxilliaire, le vicaire général et l’avocat du diocèse, et tous les trois avaient accordé foi à ses déclarations. Selinger avait donc été ulcéré que Mgr Timlin ne prît pas ses plaintes au sérieux. Il faut dire cependant que Mgr Fellay avait mis près de deux ans à vérifier le témoignage de Matthew Selinger. Qui plus est, le minimum aurait été de signaler sans attendre à l’évêque de Scranton les affaires du séminaire argentin. Par conséquent, on a du mal à y croire quand on voit l’abbé Niklaus Pfluger écrire (au nom de Mgr Fellay) à une victime d’abus sexuels : « Si l’auteur de tels crimes quitte la Fraternité pour être incardiné dans un diocèse (…), le droit de l’Église demande de transmettre le dossier et d’informer aussitôt sur les antécédents du prêtre. » Par ailleurs, Mgr Fellay avait déclaré en 2010 au Spiegel qu’il fallait écarter les homosexuels du sacerdoce pour éviter les affaires de pédophilie. En ce qui concerne Urrutigoity, c’est un brillant succès…

Si on résume, tous les évêques de la FSSPX qui ont eu affaire à l’abbé Urrutigoity l’ont protégé d’une manière ou d’une autre. Le seul des évêques d’Écône qui n’ait pas fait preuve de faiblesse ou de complicité vis-à-vis d’Urrutigoity est celui qui n’a – à notre connaissance – jamais eu affaire à lui : Mgr Tissier de Mallerais.

A suivre…

L’Affaire Carlos Urrutigoity (I)

L’affaire Urrutigoity s’appellerait mieux « la saga Urrutigoity », tant cette affaire à rallonge a défrayé la chronique. Elle s’étend sur plus de 30 ans, sur 3 pays et 2 continents.

Carlos Urrutigoity, un Argentin d’origine basque, entre à La Reja, le séminaire argentin de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), au début des années 80. Il en est expulsé pour avoir fait des avances sexuelles à plusieurs séminaristes. Malgré cela, il parvient à se faire accepter au séminaire nord-américain de la même FSSPX (Winona), alors dirigé par Mgr Richard Williamson, fraîchement ordonné évêque. Visiblement, dans la FSSPX, quand on se fait expulser d’un séminaire, il suffit de se présenter à un autre. Simple comme bonjour! En dépit de ce lourd passé, une fois à Winona Urrutigoity n’est sujet à aucune surveillance particulière. « Mieux » encore: il parvient non seulement à se faire ordonner prêtre mais aussi engager comme professeur. Là, il crée autour de lui une petite « cour » d’admirateurs, dont il devient une espèce de gourou. Mgr Williamson laisse faire. Doté d’un œil d’aigle, il ne réagit pas davantage quand ces relations particulières virent aux abus psychologiques.  Ce n’est qu’en mai 1997 que l’abbé Urrutigoity est expulsé de la FSSPX, et encore… Le motif de son renvoi sont moins ses frasques sexuelles passées que le fait d’avoir tenté de fonder sa propre société sacerdotale, la Society of Saint John (congrégation Saint-Jean, également abrégée en SSJ). Autrement dit, pour la FSSPX, il est moins grave d’être prêtre et de mener une vie dissolue que d’essayer de fonder une société qui fasse de la concurrence à la FSSPX. Elle est belle, la morale de ces gens qui veulent « sauver l’Eglise »!

Mais l’Argentin ne part pas seul; il part avec sa cohorte de disciples, en particulier l’abbé Eric Ensey. Ne perdant pas de temps, il s’adresse dès le mois suivant à l’évêque de Scranton (Pennsylvanie), Mgr James Timlin. Ce dernier était en effet connu comme philo-traditionaliste, puisqu’il avait accueilli dès 1992 le siège nord-américain de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre (FSSP). Rome ne perd pas de temps non plus et, dès septembre 1997, les censures frappant Fr. U et sa suite (pour avoir été ordonnés irrégulièrement dans la FSSPX) sont levées.

Fin 1997, l’abbé Urrutigoity installe temporairement sa Society of Saint John dans une partie de Saint Gregory’s Academy, collège de la Fraternité Saint-Pierre (FSSP), une aile du bâtiment que cette fraternité n’utilisait pas. Les SSJ s’invitent même dans le corps professoral. La FSSP allait bientôt payer le prix fort pour avoir accueilli en ses murs Fr. U.

Le 24 mai 1998, Mgr Timlin érige canoniquement la Society of Saint John comme « association publique de fidèles » et accueille donc ainsi formellement dans son diocèse les abbés Urrutigoity, Eric Ensey et leur suite, et les incardine… sans avoir vérifié leurs antécédents. Ce manque de circonspection laisse déjà rêveur mais la Fraternité Saint-Pie X n’échappe pas à la critique non plus puisque, à ce moment-là, Urrutigoity et Ensey avaient quitté le séminaire de Winona depuis un an, et la FSSPX ne s’était pas donné la peine d’avertir le moins du monde Mgr Timlin de leur passé trouble.

Sitôt arrivé à Scranton, Fr. U allait révéler sa mégalomanie et ses talents de mystificateur puisque, dès 1998, il lançait un projet de fondation d’une faculté des arts libéraux et d’une espèce de Tradiland modèle, une colonie-village traditionaliste. Sa folie des grandeurs et ses déviances sexuelles allaient bientôt le rattraper. Le 14 septembre 1999, le « review board » (commission de contrôle) du diocèse de Scranton se penchait sur une accusation de « sexual misconduct » à l’encontre de Fr. U mais était incapable de conclure, faute d’éléments véritablement probants. Pourtant, le bon sens le plus élémentaire aurait demandé à Mgr Timlin de prendre des mesures de précaution strictes puisque ce même cas lui avait été signalé en février. En effet, Mgr Fellay s’était enfin décidé à l’alerter au sujet du passé de Fr. U. Nous revenons dans le prochain épisode sur cette réaction tardive de Mgr Fellay. En dépit de cette alerte des plus sérieuses, Mgr Timlin ne barre pas la route à Fr. U. Deux jours plus tard, le 16 septembre, il lui donne même l’autorisation d’acheter pour la SSJ quelque 400 hectares de terrain à Shohola, près de New York, pour y installer définitivement sa fraternité. Non content d’avoir engagé plus de 2 millions de dollars dans cette opération, Fr. U allait immédiatement multiplier les dépenses: entre le 20 et le 30 septembre, il acheta un bureau pour la modique somme de 13 000 dollars et équipa le collège en vaisselle pour la bagatelle de 26 000 dollars. Quand on sait que les mensualités de remboursement du prêt immobilier se montaient à 15 000$ environ, on se fait une idée de l’équilibre mental du fondateur de la SSJ.

Ces questions économiques n’ont a priori aucun rapport avec des abus sexuels mais un abus sexuel s’accompagne toujours d’une manipulation psychologique et Fr. U allait bientôt révéler son psychisme: folie des grandeurs, ego surdimensionné et aptitude hors du commun à manipuler autrui. Plus précisément, les abuseurs sexuels présentent souvent le profil dit du « pervers narcissique ». Il ne s’agit pas du simple narcissisme ordinaire mais d’une configuration où l’égocentrisme de l’intéressé est poussé à un tel point qu’il en perd toute considération pour autrui, se ferme à tout autre avis que le sien et se montre incapable d’empathie.

Sourd aux voix qui lui conseillaient plus de sens de la mesure, l’abbé Urrutigoity passe dès janvier 2000 aux plans urbanistiques pour son Tradiland. Sans surprise, ceux-ci se révèlent totalement irréalistes et irréalisables aux points de vue architectural et urbanistique mais Fr. U n’en a évidemment cure. Dès l’été 2000, plusieurs donateurs expriment leur inquiétude mais Mgr Timlin vole au secours du prêtre argentin.

A suivre…