L’Affaire Carlos Urrutigoity (I)

L’affaire Urrutigoity s’appellerait mieux « la saga Urrutigoity », tant cette affaire à rallonge a défrayé la chronique. Elle s’étend sur plus de 30 ans, sur 3 pays et 2 continents.

Carlos Urrutigoity, un Argentin d’origine basque, entre à La Reja, le séminaire argentin de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), au début des années 80. Il en est expulsé pour avoir fait des avances sexuelles à plusieurs séminaristes. Malgré cela, il parvient à se faire accepter au séminaire nord-américain de la même FSSPX (Winona), alors dirigé par Mgr Richard Williamson, fraîchement ordonné évêque. Visiblement, dans la FSSPX, quand on se fait expulser d’un séminaire, il suffit de se présenter à un autre. Simple comme bonjour! En dépit de ce lourd passé, une fois à Winona Urrutigoity n’est sujet à aucune surveillance particulière. « Mieux » encore: il parvient non seulement à se faire ordonner prêtre mais aussi engager comme professeur. Là, il crée autour de lui une petite « cour » d’admirateurs, dont il devient une espèce de gourou. Mgr Williamson laisse faire. Doté d’un œil d’aigle, il ne réagit pas davantage quand ces relations particulières virent aux abus psychologiques.  Ce n’est qu’en mai 1997 que l’abbé Urrutigoity est expulsé de la FSSPX, et encore… Le motif de son renvoi sont moins ses frasques sexuelles passées que le fait d’avoir tenté de fonder sa propre société sacerdotale, la Society of Saint John (congrégation Saint-Jean, également abrégée en SSJ). Autrement dit, pour la FSSPX, il est moins grave d’être prêtre et de mener une vie dissolue que d’essayer de fonder une société qui fasse de la concurrence à la FSSPX. Elle est belle, la morale de ces gens qui veulent « sauver l’Eglise »!

Mais l’Argentin ne part pas seul; il part avec sa cohorte de disciples, en particulier l’abbé Eric Ensey. Ne perdant pas de temps, il s’adresse dès le mois suivant à l’évêque de Scranton (Pennsylvanie), Mgr James Timlin. Ce dernier était en effet connu comme philo-traditionaliste, puisqu’il avait accueilli dès 1992 le siège nord-américain de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre (FSSP). Rome ne perd pas de temps non plus et, dès septembre 1997, les censures frappant Fr. U et sa suite (pour avoir été ordonnés irrégulièrement dans la FSSPX) sont levées.

Fin 1997, l’abbé Urrutigoity installe temporairement sa Society of Saint John dans une partie de Saint Gregory’s Academy, collège de la Fraternité Saint-Pierre (FSSP), une aile du bâtiment que cette fraternité n’utilisait pas. Les SSJ s’invitent même dans le corps professoral. La FSSP allait bientôt payer le prix fort pour avoir accueilli en ses murs Fr. U.

Le 24 mai 1998, Mgr Timlin érige canoniquement la Society of Saint John comme « association publique de fidèles » et accueille donc ainsi formellement dans son diocèse les abbés Urrutigoity, Eric Ensey et leur suite, et les incardine… sans avoir vérifié leurs antécédents. Ce manque de circonspection laisse déjà rêveur mais la Fraternité Saint-Pie X n’échappe pas à la critique non plus puisque, à ce moment-là, Urrutigoity et Ensey avaient quitté le séminaire de Winona depuis un an, et la FSSPX ne s’était pas donné la peine d’avertir le moins du monde Mgr Timlin de leur passé trouble.

Sitôt arrivé à Scranton, Fr. U allait révéler sa mégalomanie et ses talents de mystificateur puisque, dès 1998, il lançait un projet de fondation d’une faculté des arts libéraux et d’une espèce de Tradiland modèle, une colonie-village traditionaliste. Sa folie des grandeurs et ses déviances sexuelles allaient bientôt le rattraper. Le 14 septembre 1999, le « review board » (commission de contrôle) du diocèse de Scranton se penchait sur une accusation de « sexual misconduct » à l’encontre de Fr. U mais était incapable de conclure, faute d’éléments véritablement probants. Pourtant, le bon sens le plus élémentaire aurait demandé à Mgr Timlin de prendre des mesures de précaution strictes puisque ce même cas lui avait été signalé en février. En effet, Mgr Fellay s’était enfin décidé à l’alerter au sujet du passé de Fr. U. Nous revenons dans le prochain épisode sur cette réaction tardive de Mgr Fellay. En dépit de cette alerte des plus sérieuses, Mgr Timlin ne barre pas la route à Fr. U. Deux jours plus tard, le 16 septembre, il lui donne même l’autorisation d’acheter pour la SSJ quelque 400 hectares de terrain à Shohola, près de New York, pour y installer définitivement sa fraternité. Non content d’avoir engagé plus de 2 millions de dollars dans cette opération, Fr. U allait immédiatement multiplier les dépenses: entre le 20 et le 30 septembre, il acheta un bureau pour la modique somme de 13 000 dollars et équipa le collège en vaisselle pour la bagatelle de 26 000 dollars. Quand on sait que les mensualités de remboursement du prêt immobilier se montaient à 15 000$ environ, on se fait une idée de l’équilibre mental du fondateur de la SSJ.

Ces questions économiques n’ont a priori aucun rapport avec des abus sexuels mais un abus sexuel s’accompagne toujours d’une manipulation psychologique et Fr. U allait bientôt révéler son psychisme: folie des grandeurs, ego surdimensionné et aptitude hors du commun à manipuler autrui. Plus précisément, les abuseurs sexuels présentent souvent le profil dit du « pervers narcissique ». Il ne s’agit pas du simple narcissisme ordinaire mais d’une configuration où l’égocentrisme de l’intéressé est poussé à un tel point qu’il en perd toute considération pour autrui, se ferme à tout autre avis que le sien et se montre incapable d’empathie.

Sourd aux voix qui lui conseillaient plus de sens de la mesure, l’abbé Urrutigoity passe dès janvier 2000 aux plans urbanistiques pour son Tradiland. Sans surprise, ceux-ci se révèlent totalement irréalistes et irréalisables aux points de vue architectural et urbanistique mais Fr. U n’en a évidemment cure. Dès l’été 2000, plusieurs donateurs expriment leur inquiétude mais Mgr Timlin vole au secours du prêtre argentin.

A suivre…