L’Affaire Carlos Urrutigoity (II)

(1ère partie ici)

Mgr Timlin prit la défense de la SSJ en se disant « moralement certain que la congrégation Saint-Jean ne s’est rendue coupable d’aucune utilisation mal intentionnée, illégale ou fantaisiste de fonds ».

En avril 2000, Carlos Urrutigoity engagea Jeffrey Bond pour diriger la faculté des arts libéraux et assurer la formation de ses postulants. En réalité, il engageait celui qui allait amener la chute de la SSJ. Début 2001, la faculté était si mal gérée que la plupart des étudiants étaient déjà partis. Mais le pire restait à venir : en août 2001, M. Bond reçut la visite d’Alan Hicks, directeur de Saint Gregory’s Academy, le collège et lycée de la Fraternité Saint-Pierre dans les murs duquel la SSJ avait fait ses premiers pas. Hicks l’informa du fait que, à Saint-Grégoire, l’abbé Urrutigoity avait l’habitude de dormir dans le même lit que certains élèves. Hicks n’alla pas jusqu’à affirmer que ce comportement était de nature sexuelle mais il fit remarquer que c’était une pratique très mal venue, en soi mais aussi à cause de la pression médiatique autour de scandales sexuels dans l’Église. Il faut savoir que Fr. U avait mis au point une « théorie de l’amitié » (pet theory), selon laquelle on n’a rien à se cacher entre amis. Cette pratique semblait toutefois très étrange à Hicks puisque l’abbé Urrutigoity, disait-il, avait également l’habitude de fournir des cigarettes aux élèves et de leur faire boire de l’alcool. Fr. U avait également appris aux collégiens et lycéens de Saint-Grégoire toutes sortes de grossièretés, prétendument destinées à détendre l’atmosphère et à favoriser une ambiance d’amitié sans retenue. M. Bond apprit également vers août 2001 qu’un procès était en cours de préparation contre Fr. U et la congrégation Saint-Jean pour « abus ».

Le prêtre argentin nia farouchement les accusations mais, alerté autour de l’Assomption 2001, Mgr Dougherty, évêque auxiliaire de Scranton, y ajouta foi, disant que l’abbé Urrutigoity était un « chef de secte » et le jugeant « tout à fait capable de pédérastie ». En septembre de la même année, voyant que Mgr Timlin s’aveuglait au sujet de Fr. U, Jeffrey Bond commença à envoyer des courriels à un peu tout le monde, pour dénoncer les attitudes déviantes de Fr. U et la complaisance de Mgr Timlin. Il avait également écrit au nonce mais ce dernier n’avait rien trouvé de mieux à faire que de faire suivre la lettre à Mgr Timlin ! Celui-ci répondit à Bond que, parmi les informations qu’il avait pu recevoir au sujet de l’abbé argentin, aucune ne faisait état d’homosexualité. En novembre 2001, lors de la réunion de l’Independent Review Board (commission de contrôle indépendante), un des membres, Mme Hogan, rappela à Mgr Timlin que la lettre de Mgr Fellay de 1999 faisait déjà mention d’un ancien séminariste de Winona qui avait accusé Carlos Urrutigoity de lui avoir touché le pénis. Mais Mgr Timlin préféra trouver des prétextes pour ne pas voir les faits.

Le 24 octobre 2001, une certaine Linda Mac Donald avait également alerté l’évêque de Scranton, en le suppliant de rompre tout lien avec le très suspect Fr. U. Non seulement Mgr Timlin ne l’écouta pas mais il répondit sévèrement à Mme Mac Donald, en lui reprochant d’ajouter foi à des « rumeurs » : « Aucune des accusations de conduite immorale [de la part de l’abbé Urrutigoity ou d’autres membres de la SSJ] n’a jamais été confirmée », écrivit-il. Peut-être mais il faut bien un début à toute chose. D’ailleurs, les accusations de l’ancien séminariste contenues dans la lettre de Mgr Fellay auraient dû convaincre Mgr Timlin du caractère hautement suspect de son protégé et le pousser à appliquer le principe de précaution.

On pourrait passer encore beaucoup de temps à décortiquer par le menu la saga de Fr. U dans le diocèse de Scranton mais ces quelques faits montrent que, partout sur son passage, il laisse une traînée de soufre. Or Mgr Timlin allait persister à prendre sa défense envers et contre tout, même après la suppression canonique de la SSJ. Comme le dit le proverbe, il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Revenons aux années Saint-Pie X de notre abbé latino. Il avait été expulsé du séminaire argentin de la FSSPX non seulement pour « ego démesuré » et pour « avoir formé une bande de séminaristes sous son influence » mais aussi pour avoir « fait des avances sexuelles » à d’autres séminaristes. Malgré cela, comme nous l’avons vu, il avait été accepté au séminaire US de la même FSSPX. Pourquoi cette incohérence ? Le recteur de Winona (séminaire US de la FSSPX) était alors Mgr Williamson, évêque depuis peu et, à La Reja (séminaire argentin de la FSSPX) Urrutigoity avait eu pour recteur l’abbé Andrés Morello. Or ce dernier penchait vers le sédévacantisme et le séminaire de La Reja était en pleine tourmente au sujet de cette question. Manipulateur comme la plupart des abuseurs, Carlos Urrutigoity n’eut pas trop de mal à convaincre Mgr Williamson que les accusations à son encontre étaient motivées uniquement par une cabale des sédévacantistes. Et voilà Williamson qui accepte d’être roulé dans la farine et qui accueille un séminariste accusé d’agressions homosexuelles. On se demande à quoi bon conférer le sacrement de confirmation quand on est évêque si on a soi-même si peu de discernement qu’on est incapable d’user du don de sagesse…

En 1989, apprenant que le séminariste Urrutigoity allait devenir prêtre, l’abbé Morello se dit « No se puede » (ce n’est pas possible). Étant au Chili à ce moment-là, il parcourut les quelque 9000 km qui séparent Santiago de Winona pour conjurer Mgr Williamson de barrer à Urrutigoity la route du sacerdoce. Il avait même compilé un dossier canonique reprenant plusieurs témoignages de séminaristes. Peine perdue : non seulement Williamson refusa de croire Morello mais il accusa ce dernier de mentir. La raison était toujours la même : cabale sédévacantiste contre l’innocent Urrutigoity. Quelques mois plus tard, Urrutigoity était toujours dans la FSSPX et était devenu prêtre, tandis que Morello avait été mis à la porte. Le monde à l’envers…

Encore une fois, chapeau à Mgr Williamson pour sa clairvoyance ! Et c’est à présent le même Williamson qui, en dépit d’un grand tollé au sein de « la Résistance », maintient en place l’abbé Stephen Abraham, pédophile de son propre aveu. Mgr Williamson, vous connaissez sans doute assez de latin pour comprendre ceci : « Errare humanum est, perseverare autem diabolicum ».

Richard Williamson n’était cependant pas le seul à se laisser berner par Fr. U. Mgr Lefebvre lui-même, consulté par son confrère britannique, donna son feu vert à l’ordination sacerdotale de l’Argentin, en ajoutant simplement qu’il faudrait « le surveiller d’un œil d’aigle ». La belle affaire : on introduit un renard dans le poulailler mais il faut le tenir à l’œil… Quant à Mgr de Galarreta, c’est encore pire : bien qu’informé des frasques de son compatriote, il conseilla de ne pas lui barrer la route parce que cela risquerait de causer à la FSSPX des ennuis avec la famille Calderón. Les Calderón sont en effet parmi les « piliers » de la FSSPX en Argentine et comptent même un prêtre, devenu entretemps professeur au séminaire de La Reja et l’une des (rares) têtes pensantes de la FSSPX. Bref, pour Mgr de Galarreta, mieux vaut laisser courir un abuseur sexuel et profaner le sacrement de l’ordre en le faisant prêtre, plutôt que de risquer de fâcher une famille amie, « pilier » de la FSSPX. Quelle belle morale ! Ici, c’est le don de force qu’on admire chez Mgr de Galarreta…

Quant à Mgr Fellay, supérieur général à partir de 1994, il a attendu 1997 pour expulser ce prêtre sulfureux… et encore… sous le reproche d’avoir tenté de fonder une fraternité concurrente. Dans sa lettre de 1999 à Mgr Timlin, Mgr Fellay souligne lui-même dans le dernier paragraphe que l’exclusion était principalement motivée par la personnalité et les ambitions déplacées de Fr. U. Mgr Fellay mentionne les frasques sexuelles d’Urrutigoity en Argentine mais n’en fait pas un motif de son exclusion. On voit où sont les priorités du pape de Menzingen.

Certains ont admiré Mgr Fellay pour sa lettre de signalement de Carlos Urrutigoity mais la réalité est bien différente. Dans sa lettre, Mgr Fellay s’arrête sur le témoignage d’un ancien séminariste de Winona, Matthew Selinger, qui avait quitté le séminaire avec l’abbé Urrutigoity pour fonder la Society of Saint John. Dans le cadre de la SSJ, il attestait de deux agressions sexuelles par Carlos Urrutigoity. Notons que le supérieur général FSSPX mentionne en passant que Fr. U a reçu « a second chance » en étant autorisé à entrer à Winona, comme si c’était normal! Il ne prend même pas la peine de s’excuser pour cette bévue énorme, qui est la cause de toute la suite. Bien sûr, c’était l’abbé Schmidberger le supérieur général à ce moment-là mais c’est la fonction qui compte, et Mgr Fellay aurait évidemment dû battre sa coulpe au nom de sa Fraternité.

Cinq mois après cette lettre, Mgr Timlin avait fait interroger Selinger par l’évêque auxilliaire, le vicaire général et l’avocat du diocèse, et tous les trois avaient accordé foi à ses déclarations. Selinger avait donc été ulcéré que Mgr Timlin ne prît pas ses plaintes au sérieux. Il faut dire cependant que Mgr Fellay avait mis près de deux ans à vérifier le témoignage de Matthew Selinger. Qui plus est, le minimum aurait été de signaler sans attendre à l’évêque de Scranton les affaires du séminaire argentin. Par conséquent, on a du mal à y croire quand on voit l’abbé Niklaus Pfluger écrire (au nom de Mgr Fellay) à une victime d’abus sexuels : « Si l’auteur de tels crimes quitte la Fraternité pour être incardiné dans un diocèse (…), le droit de l’Église demande de transmettre le dossier et d’informer aussitôt sur les antécédents du prêtre. » Par ailleurs, Mgr Fellay avait déclaré en 2010 au Spiegel qu’il fallait écarter les homosexuels du sacerdoce pour éviter les affaires de pédophilie. En ce qui concerne Urrutigoity, c’est un brillant succès…

Si on résume, tous les évêques de la FSSPX qui ont eu affaire à l’abbé Urrutigoity l’ont protégé d’une manière ou d’une autre. Le seul des évêques d’Écône qui n’ait pas fait preuve de faiblesse ou de complicité vis-à-vis d’Urrutigoity est celui qui n’a – à notre connaissance – jamais eu affaire à lui : Mgr Tissier de Mallerais.

A suivre…