L’Affaire Carlos Urrutigoity (III)

(2ème partie ici)

Les épisodes III et IV concernent moins directement le monde traditionaliste mais montrent plus en profondeur qui est l’abbé Urrutigoity et quelles ont été les conséquences du laxisme de la FSSPX. C’est elle en effet la première responsable du scandale Urrutigoity puisque c’est elle qui, avec une imprudence caractérisée, a conféré la prêtrise à ce prédateur.

Dans cette section III, nous revenons sur les années de Fr. U dans le diocèse de Scranton.

Nous avons vu que Jeffrey Bond avait été alerté en août 2001 au sujet des abus financiers et sexuels qui avaient cours chez les SSJ. En septembre 2001, il commença à écrire non seulement à l’évêché mais aussi à des prêtres et laïcs de ses connaissances. Mgr Timlin, ordinaire du lieu, lui reprocha de faire du scandale (le monde à l’envers !) mais Bond ne se laissa pas impressionner. Au contraire, le tollé s’étendit: à l’automne 2001, plusieurs personnes, parmi lesquelles l’abbé Paul Carr (FSSP), alors reponsable de Saint Gregory’s Academy informèrent Mgr Timlin que l’abbé Urrutigoity avait l’habitude de dormir dans le même lit que des élèves. Le 21 novembre 2001, Fr. U. menaça Bond d’un procès en diffamation (tactique typique des abuseurs : se poser en victime et faire passer les honnêtes gens pour des criminels). Une fois encore, Bond persista et poursuivit sa campagne.

Au mois de janvier suivant, la situation s’envenime franchement.

Le 12 janvier 2002, Mgr Timlin reçoit du nonce à Washington une lettre datée du 18 décembre 2001, envoyée par le père d’une victime, que nous appellerons John. Au nom de son fils, le père accuse les abbés Ensey et Urrutigoity d’un certain nombre d’abus, qu’il détaille. Mgr Timlin dit avoir immédiatement suspendu les deux abbés mais ce point n’est pas clair: il semble qu’il les ait simplement déplacés (les fameuses mutations, typiques des évêques protecteurs d’abuseurs). Même dans la meilleure des hypothèses, si Mgr Timlin les a bien suspendus, il faut savoir qu’une suspension n’est pas une peine mais une simple mesure conservatoire. Et encore… l’évêque trouva le moyen de féliciter les deux prêtres, « qui ne m’ont jamais désobéi ». Sans commentaire. Mgr Timlin aurait évidemment dû ouvrir les yeux non seulement face aux accusations qui se multipliaient mais aussi face à une expertise psychiatrique qu’il avait lui-même sollicitée. En effet, après la lettre du père de John, Mgr Timlin avait fait examiner Urrutigoity et Ensey par l’institut canadien Southdown, spécialisé dans les soins psychologiques pour les clercs.  Le rapport de cette institution était accablant : Fr. U souffrait d’un « trouble narcissique et anti-social de la personnalité », pour lequel une thérapie était « fortement recommandée », tandis que l’abbé Ensey était « aux prises avec une sexualité réprimée », qui le rendait « captif d’une attraction sexuelle pour les adolescents ». C’était clair pour qui voulait voir.

Alors que les accusations d’abus vis-à-vis de la SSJ commencent à faire des vagues, Mgr Timlin est pris à partie par des différentes personnes et associations. Épinglons en particulier un groupe de laïcs appelé tout simplement « Roman Catholic Faithful » (RCF), qui publie le 15 janvier 2002 la protestation suivante : http://www.rcf.org/press/releases/2002JAN15SSJTIMLIN.htm. L’évêché de Scranton prétendit que ce communiqué contenait de « grossières erreurs factuelles », ce que nous ne pensons pas, mais les RCF avaient en tout cas bien compris le mécanisme à l’œuvre, comme en témoigne une phrase cruciale dans le communiqué : « C’est précisément ce cycle de tolérance et de silence qui favorise la propagation parmi les prêtres catholiques du cancer des comportements homosexuels et des abus commis sur les jeunes ». C’est exactement le mécanisme que nous dénonçons sur ce blog. Il faut constater, quand on lit la protestation des RCF, qu’on a l’impression de voir une copie des reproches adressés à l’abbé Schmidberger et à Mgr Fellay, dans l’affaire de l’abbé P. [mention censurée par la FSSPX] et dans tant d’autres.

Le mois de janvier 2002 se termine sur un document qui est devenu depuis lors une pièce clé de l’affaire Urrutigoity : une virulente lettre ouverte de Jeffrey Bond à Mgr Timlin.

Revenons-en à John. Face à ses accusations, les abbés Urrutigoity et Ensey répètent à l’envi que la pratique de dormir ensemble n’avait eu cours que lorsqu’il y avait un manque de place. C’était répondre à côté de la question, puisque John disait avoir été caressé de façon indécente par Fr. U et agressé sexuellement par l’abbé Eric Ensey. C’est en 1997 qu’Ensey était devenu directeur spirituel de John à Saint Gregory’s Academy et avait commencé à exercer sur lui une emprise psychologique. C’était à tel point que, dans sa déposition, John déclara qu’à ce moment-là il avait du mal à concevoir que l’abbé Ensey fût capable d’actes mauvais. Or, en fait d’actions nuisibles, l’abbé lui servait régulièrement de grandes rasades d’alcool, puis l’envoyait chez Fr. U « pour approfondir la direction spirituelle », en réalité pour abuser de lui. Par ailleurs, tout le monde à Saint-Grégoire savait que les prêtres SSJ buvaient avec les élèves. En mars 1998, l’abbé Paul Carr (FSSP), aumônier de l’établissement, avait même alerté Mgr Timlin à ce sujet après avoir fait appel à la police pour des cas d’intoxications alcooliques.

Après avoir passé sa maturité gymnasiale (baccalauréat) à Saint Gregory’s, John s’était inscrit sur les conseils de l’abbé Ensey à la faculté Thomas Aquinas College (TAC), en Californie. Comme Ensey l’avait rendu alcoolique, il passa son temps à TAC à être ivre et quitta finalement l’établissement dès la première année. Ne sachant trop comment s’orienter, il décida d’aller à la faculté Saint-Justin de Shohola à la fin de l’été 2000. Là, Fr. U et Ensey le molestèrent à nouveau sexuellement. N’y tenant plus, il fit ses valises et partit soudainement. L’année 2001 fut pour lui une longue glissade vers l’abîme : toxicomanie et tentatives de suicide. Enfin, il se résolut à suivre une psychothérapie. C’est cela qui lui permit de retrouver de l’auto-estime, si bien qu’en 2002, peu après la lettre de son père, il eut la force de déposer une plainte fédérale.

Cette plainte sonna comme une confirmation des accusations proférées par Jeffrey Bond. C’est à Saint Gregory’s, en 1999, que John avait connu Bond, à l’occasion d’une conférence littéraire que ce dernier était venu donner. Par la suite, John l’avait revu à Shohola, lors de son passage en septembre 2000. Comme les deux avaient tissé des liens personnels, Bond s’étonna de voir John partir en coup de vent. Un an plus tard, après avoir entendu des allégations selon lesquelles des prêtres SSJ dormaient dans le même lit que des étudiants, Jeffrey Bond téléphona à John et ce dernier vida son sac : il avait été molesté sexuellement à plusieurs reprises par les abbés Urrutigoity et Ensey, et même violé par ce dernier.

La plainte fédérale de John visait toutes les personnes, physiques et morales, estimées responsables à divers titres : les deux prêtres directement accusés mais aussi Mgr Timlin personnellement, le diocèse de Scranton en tant que tel, la Fraternité Saint-Pierre, qui exploitait Saint Gregory’s Academy, et enfin cette académie elle-même. Comme les lois de l’État de Pennsylvanie prévoient un délai de prescription assez court, il était trop tard pour intenter un procès pénal, donc la plainte fut introduite au civil.

Sous serment, Urrutigoity et Ensey nièrent tout en bloc mais l’avocat de John produisit plusieurs témoins, qui décrivirent tous le même modus operandi que celui dénoncé par le plaignant : nuits passées dans le même lit sous prétexte de lutter contre le puritanisme (argument répété de façon obsessionnelle par les deux prêtres abuseurs), puis attouchements sexuels. À titre d’exemple, un des témoins, J. Zoscak, relata avoir subi à la faculté de Shohola exactement le même type de mésaventures que John, et avoir déposé plainte à la police. Malheureusement, dans son cas aussi, les faits étaient déjà prescrits. Un autre témoin, Conal Tanner, fit la déposition suivante : après avoir quitté Saint Gregory’s l’été 2000, il s’aperçut qu’il avait oublié des bagages sur place. Il revint les chercher et logea à l’établissement SSJ voisin, à Shohola. Mais, le soir, il constata que l’abbé Urrutigoity ne lui avait préparé aucun lit. Il fut contraint de dormir sur le même matelas que le prêtre, alors qu’il y avait de la place libre en surabondance, puisque c’étaient les grandes vacances. L’argument selon lequel les prêtres SSJ ne partageaient leur lit avec des garçons qu’en cas de manque de place était réduit à néant. Bref, Tanner raconta comment, cette nuit-là, il subit de la part de Fr. U une tentative d’attouchement et décida de dormir tout habillé. Quand il se réveilla il constata que la braguette de son pantalon était ouverte.

En outre, Matthew Selinger, à qui Urrutigoity avait fait subir des attouchements dans la SSJ, réitéra sous serment et détailla les accusations dont il avait fait part, oralement et écritement, en 1999 à l’évêché de Scranton.

Il serait trop long de conter par le menu toutes les accusations portées contre les abbés Urrutigoity et Ensey mais le plus significatif est l’attitude de Mgr Timlin. En toutes circonstances, il souligna que ces deux prêtres n’avaient jamais été condamnés et que les accusations à leur égard n’étaient que des allégations. Refusant avec obstination de voir les lourds indices concordants et récurrents, il n’appliqua jamais le principe de précaution, n’ouvrit jamais de procès canonique contre les SSJ et, au contraire, continua toujours à leur accorder un soutien actif, réservant ses flèches, sa bile et son autoritarisme à ceux qui les dénonçaient. Le 25 juillet 2003, Mgr Timlin, atteint par la limite d’âge, prit sa retraite.

Son successeur, Mgr Joseph Martino était un homme moins aveuglé par les partis pris idéologiques et, surtout, beaucoup moins naïf et plus énergique. Se disant bienveillant vis-à-vis de la messe traditionnelle, il fit savoir que ses reproches à l’encontre de la congrégation Saint-Jean n’étaient pas liturgiques mais financiers et sexuels, puis il arriva rapidement à la conclusion que la SSJ était un cloaque irréformable, qu’il fallait supprimer. Le décret de suppression, dûment motivé, fut promulgué le 19 novembre 2004 : http://www.freerepublic.com/focus/f-religion/1292797/posts Au contraire de Mgr Timlin, Mgr Martino avait accepté d’ouvrir les yeux, ni plus ni moins. Il tint cependant toujours à agir avec précaution, par crainte d’apparaître partial ou d’enfreindre par inadvertance le droit canon et de voir sa décision annulée. De fait, comme on s’y attendait, la SSJ interjeta appel à Rome mais, en mai 2005, le recours fut rejeté par le Saint Siège. La Society of Saint John était bel et bien supprimée.

Quant au procès civil intenté par John, il se régla à l’amiable la même année, pour un montant de 400 000$. Même si Fr. U a ainsi échappé à une condamnation judiciaire, il est évident que personne n’accepterait de payer un tel montant pour un dommage qui serait fictif. À noter que ce n’est qu’après cet arrangement à l’amiable que l’avocat de John obtint les expertises psychiatriques des deux prêtres, menées par l’institut Southdown en 2002. Tout indique que, pour limiter le montant des dédommagements obtenus, l’évêché de Scranton ou son avocat avait volontairement pratiqué l’obstruction.

En dépit de ces dédommagements de 400 000$ qui sonnent comme un aveu, Mgr Timlin désormais retraité, têtu et impénitent jusqu’au bout, ne cessa jamais de soutenir la Society of Saint John, au risque d’infliger ainsi un camouflet à son successeur. Il aida même les SSJ à se regrouper dans un autre diocèse.

A suivre…