Affaire Urrutigoity: une précision importante

À l’occasion de la publication des derniers épisodes de l’affaire Urrutigoity (III et IV), nous avons considérablement remanié les épisodes I et II, en y apportant des ajouts mais aussi en y rectifiant des imprécisions. Les changements apportés ne sont pas négligeables et nous vous invitons donc à relire les épisodes I et II améliorés.

L’Affaire Carlos Urrutigoity (IV)

(3ème partie ici)

Cette partie traite du retour de l’abbé Urrutigoity en Amérique du Sud

Au printemps 2005, la suppression de la SSJ étant confirmée, des rumeurs circulèrent selon lesquelles Fr. U et consorts se préparaient à vendre la propriété de Shohola et à retourner en Argentine. Comme pour confirmer ces craintes, Ensey et Urrutigoity avaient disparu de la circulation. Mgr Martino fit savoir que, si les SSJ se transféraient en Amérique du Sud, il informerait le nonce et l’ordinaire du lieu de leur lourd passé à Scranton et ne mâcherait pas ses mots. Mais Urrutigoity et Ensey étaient d’une arrogance peu commune et, en juin 2005, ils osèrent demander à Martino leur excardination, pour se faire réincardiner à Ciudad del Este, au Paraguay. Martino refusa sèchement. Il tenait à les garder sous son contrôle. Qu’à cela ne tienne, les deux compères partirent au Paraguay sans sa permission et recréèrent là-bas la congrégation Saint-Jean. Vers la fin de l’année, Mgr Rogelio Livieres Plano, évêque de Ciudad del Este, affichait son soutien aux SSJ en célébrant la messe chez eux. Furieux, l’avocat de John écrivit au nonce à Asunción pour l’alerter et lui signaler que cette transplantation était illégitime, l’évêque de Scranton n’ayant pas donné son accord à l’excardination. Le nonce le rassura : Mgr Livieres avait renvoyé Fr. U et sa suite et « il ne reste aucune trace de la présence de la Society of Saint John au Paraguay ». Naïveté ou mensonge ? En tout cas, dès septembre suivant, Mgr Livieres Plano annonçait aux bienfaiteurs de la SSJ qu’il avait établi cette dernière dans son diocèse et qu’il allait même travailler à lui obtenir le statut de société de vie apostolique. Peu scrupuleux, l’évêque passait soigneusement sous silence la suppression canonique de la SSJ en 2004. Dans son propre bulletin d’information quelques semaines plus tard, la Society of Saint John allait plus loin : à l’en croire, le but ultime de Mgr Livieres était d’obtenir à cette fraternité un statut de droit pontifical. Pour un évêque qui avait « braconné » des prêtres encore incardinés dans un autre diocèse, ça ne manquait pas de culot. Mais l’abbé Urrutigoity avait trouvé une proie aussi malléable que l’avait été Mgr Timlin, et il n’avait pas de raison de s’arrêter en si bon chemin. Il réussit à se faire confier les rênes du séminaire diocésain (combien de séminaristes à nouveau molestés ?…) et – anticipons – en 2014 il allait même devenir vicaire général, c’est-à-dire n°2 du diocèse.

Retour en 2007 : face à la situation, Mgr Martino tint sa promesse de révéler à son confrère la vérité sur les années de Fr. U à Scranton. En janvier 2007, il lui adressa en garde sévère : « Je vous avertis solennellement et dans les termes les plus forts (…), [l’abbé Urrutigoity] aura dans votre diocèse une influence délétère », puis il ajouta que, si Mgr Livieres lui renvoyait une lettre légalisée attestant qu’il avait bien reçu cette mise en garde, il accepterait d’excardiner l’Argentin. Mgr Martino ne reçut jamais de réponse.

Le scandale n’allait pas tarder à éclater : au cours de l’été 2008, des diocésains de Ciudad del Este s’émurent de l’accueil de cette fraternité sulfureuse et interpellèrent leur évêque. Mgr Livieres répondit dans le même registre que Mgr Timlin l’avait fait, en soulignant qu’Urrutigoity n’avait jamais été condamné : « Je n’ai jamais caché ni protégé qui que ce soit qui ait été condamné pour un crime ». Parallèlement, l’évêque évitait soigneusement de dire qu’il avait été amplement informé et même solennellement mis en garde au sujet du passé de la congrégation Saint-Jean. Jouer à ses diocésains le vieil air de la « campagne de dénigrement » et de la « calomnie » relevait donc de la désinformation grossière. Les autres arguments avancés par Mgr Livieres étaient largement étrangers au problème : ils revenaient à dire que la SSJ avait été recommandée par plusieurs cardinaux de curie. Il faut savoir que, depuis l’arrivée de Mgr Martino en 2003, ce dernier et Fr. U s’étaient livré une rude concurrence pour obtenir l’oreille des dicastères romains. La famille Urrutigoity ayant des relations haut placées, Mme accompagna plusieurs fois son fils Carlos au Vatican pour appuyer son lobbying. Carlos présenta trompeusement le conflit comme une attaque contre le traditionalisme et obtint ainsi, au fil des ans, l’oreille des cardinaux Rodé, Arinze et Ratzinger. En juillet 2007, Mgr Timlin avait même écrit une lettre de louange en faveur de la SSJ, lettre évidemment exploitée à fond par l’abbé Urrutigoity auprès de plusieurs congrégations de la curie romaine. Pendant ce temps, Mgr Martino multipliait les courriers aux mêmes congrégations et se rendait plusieurs fois à Rome, pour contrer la désinformation de l’Argentin : non, il n’était pas un progressiste enragé qui aurait juré la perte des traditionalistes, et sa querelle avec la SSJ portait sur de graves abus, pas sur la liturgie ni l’interprétation de Vatican II.

En août 2009, Mgr Martino démissionna de façon inattendue, à 63 ans à peine (la limite canonique est à 75 ans). Les raisons de cet étrange retrait n’ont jamais été élucidées. Mgr Livieres avait le champ libre, d’autant plus qu’il bénéficiait du soutien du pape Ratzinger. Avec son abdication en 2013 et l’élection du cardinal Bergoglio, la situation allait changer.

La nomination de Mgr Livieres comme évêque de Ciudad del Este en 2004 avait été mal accueillie. Conservateur, il avait resserré la discipline dans le diocèse et fondé un séminaire très classique, aux antipodes du séminaire national d’Asunción. Le catholicisme paraguayen étant plutôt progressiste, voire marqué par la théologie de la libération, des oppositions s’étaient immédiatement manifestées, à la fois à l’intérieur du diocèse et dans la conférence épiscopale. Ces oppositions refirent surface après l’élection de François Ier. La protection que Mgr Livieres accordait à la Society of Saint John était son talon d’Achille et servit largement de prétexte à la relance de la campagne contre lui. Mgr Livieres, au lieu de prendre ses responsabilités en rompant avec cette fraternité aux mœurs dissolues, tomba dans le piège en se disant victime d’un complot progressiste. Dans cette affaire, les opposants de Mgr Livieres tout comme ce dernier prirent en fait en otage la cause des victimes d’abus sexuels. Dans ces questions-là, il faut refuser tout débat idéologique et prendre fait et cause pour les victimes en éliminant sans pitié les abuseurs. Malheureusement, ce fut tout le contraire : d’une part le camp progressiste instrumentalisa ces affaires d’abus pour abattre un évêque néo-traditionaliste, et d’autre part ce dernier s’entêta scandaleusement en maintenant jusqu’au bout sa protection à une bande de prédateurs. Au milieu de ce gâchis, on a du mal à trouver la maxime « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice ».

Bref, en septembre 2014 Mgr Livieres fut destitué par le pape François. Dans le monde entier, beaucoup de traditionalistes et de philotraditionalistes tombèrent dans le piège en prenant parti sans nuance pour Mgr Livieres. Le vaticaniste Sandro Magister reproduisit intégralement le texte d’autojustification de l’évêque paraguayen sous couleur de « donner la parole à la défense ».

Bien sûr, il est normal d’écouter le point de vue de l’accusé mais il était scandaleux de ne trouver sous la plume de Magister aucune remarque critique, aucune distanciation par rapport au scandale Urrutigoity. L’auteur traditionaliste français Yves Daoudal publia sur son blog un article encore pire, qui, également sous couleur de donner le point de vue de l’accusé, ne mentionnait même pas l’affaire Urrutigoity ! Quand la censure flirte avec le mensonge par omission… Le blog anglo-saxon Rorate Caeli fut plus équilibré : tout en dénonçant le règlement de comptes idéologique derrière la déposition de Livieres, il reconnut honnêtement que ce dernier, avec tout le mérite qu’on pouvait lui reconnaître pour la retraditionalisation de son diocèse, s’était mis gravement dans son tort en couvrant les abus innommables de la congrégation Saint-Jean (il faut ajouter que, pendant ses années au Paraguay, Fr. U a encore fait l’objet d’au moins une plainte). Mgr Livieres, disait Rorate Caeli, avait ainsi cherché un bâton pour se faire battre.

On se réjouit de voir que les administrateurs de Rorate Caeli sont parmi les rares à comprendre le problème quand ils reprochent à de nombreuses publications traditionalistes de se scandaliser de la destitution de Mgr Livieres Plano. Le blog anglo-saxon explique que, si on critique la décadence des mœurs chez les progressistes, il faut a fortiori ne pas la tolérer chez soi. Dans le cas contraire, il ne faut pas être surpris des conséquences. La leçon est excellente et courageuse… mais Rorate ne va pas jusqu’au bout. En effet, il présente uniquement le bon côté de l’action de la FSSPX dans l’affaire Urrutigoity: la lettre de Mgr Fellay de février 1999. Et il passe complètement sous silence les négligences et imprudences délibérées commises par cette même fraternité, qui est d’abord et avant tout coupable d’avoir donné le sacerdoce à un individu qu’elle considérait elle-même comme très suspect. La sincérité de Rorate Caeli a donc ses limites et, comme dans le cas du Forum catholique on constate que chacun protège au final sa propre « chapelle ».

Il est probable que le pape ait « coupé la tête » à Mgr Livieres à cause de son conservatisme, de son attachement à la liturgie traditionnelle, de la « concurrence » que son séminaire faisait aux séminaires argentins et de son appartenance à l’Opus Dei. Il est très plausible que François ait saisi l’occasion de régler avec son compatriote (feu Mgr Livieres + était Argentin) des comptes qui dataient de ses années à Buenos Aires, où les deux hommes avaient des orientations très opposées. Si le pape s’en était réellement pris à Livieres à cause des scandales sexuels d’Urrutigoity, il aurait aussi sanctionné les autres évêques coupables d’avoir protégé le prédateur. Or il n’a pris aucune mesure contre Mgr Williamson, dont l’excommunication était levée depuis février 2009 et qui aurait pu être resanctionné, ni contre Mgr Timlin. Ce dernier, protecteur impénitent de pédophiles, est certes retraité mais il continue à exercer un ministère, en particulier pour la Fraternité Saint-Pierre. Encore au printemps 2016, il a conféré des confirmations à la FSSP : http://saintmichaelsrcc.org/fssp/1679/confirmations-2016/. Bref, comme à son habitude le pape François semble bien avoir pris prétexte d’une situation où un évêque traditionalisant s’était mis dans son tort, pour l’abattre pour des raisons idéologiques inavouées.

Le plus scandaleux est que le Souverain Pontife n’a pris aucune sanction contre Urrutigoity lui-même. Si l’affaire Livieres s’était inscrite dans une lutte contre les abus sexuels, le pape s’en serait évidemment pris par-dessus tout à l’abuseur lui-même. Or le Saint Siège a simplement exigé que Fr. U fût destitué de sa charge de vicaire général du diocèse de Ciudad del Este. Cette mesure cosmétique ne réglait rien, puisque l’abbé Urrutigoity pouvait (et peut encore à ce jour) continuer à conférer tous les sacrements et exercer un ministère pastoral complet. Si l’abbé Ensey a finalement été réduit à l’état laïc en 2014, en revanche aucune – strictement aucune – sanction canonique n’a été prise contre Urrutigoity. Non seulement le pape aurait pu ouvrir à l’encontre de Fr. U un procès en réduction à l’état laïc mais il aurait pu décréter une telle réduction par sa propre autorité. En effet, le Souverain Pontife possède un pouvoir de juridiction directe sur tous les catholiques. Le pape François, qui, avec l’humilité ostentatoire qu’on lui connaît, se vante de se tenir personnellement au courant, de régler personnellement les problèmes, d’intervenir personnellement partout, ne s’était pas privé d’user de ces pouvoirs directs pour démettre Mgr Livieres. A fortiori, il aurait pu en user pour réduire l’abuseur à l’état laïc. En ne le faisant pas, il a montré non pas qu’il néglige mais qu’il refuse de mettre Fr. U hors d’état de nuire. Il continue ainsi, délibérément, à mettre en danger des centaines d’adolescents partout où passe Carlos Urrutigoity. Voilà la réalité crue, derrière la façade des discours du pape Bergoglio sur « la tolérance zéro ».

L’affaire Urrutigoity ne fait plus la une mais l’intéressé n’est pas hors d’état de nuire pour autant. Tout d’abord, si on en croit le wiki Messe Monde, la Society of Saint John, théoriquement supprimée, exerce encore et toujours impunément aujourd’hui, en novembre 2016, un apostolat à Ciudad del Este: http://messemonde.free.fr/Wikini/wakka.php?wiki=ParaguaY. Ensuite, grâce à la complicité de son compatriote le pape, Fr. U personnellement exerce encore et toujours un ministère… dans son pays, tout simplement, comme si de rien n’était. Depuis 2015, le psychopathe Urrutigoity est de retour dans sa région d’origine, la province de Mendoza. La presse paraguayenne l’a révélé, la presse argentine l’a confirmé et s’en est émue à plusieurs reprises en cette année 2016

Le lieu exact de la province de Mendoza où se cache Fr. U n’est pas clair mais il est probable que ce soit à l’Institut du Verbe incarné, dans le diocèse de San Rafael. En tout état de cause, au contraire des journalistes européens qui tressent au pape François des couronnes de fleurs sans une once d’esprit critique, les rédacteurs argentins osent dénoncer le Souverain Pontife régnant, fût-il leur compatriote : comme nous, la presse argentine dénonce le fait qu’il brasse du vent au sujet de la pédophilie dans le clergé mais qu’il évite soigneusement d’agir. À lire, cet article qui ne mâche pas ses mots et dénonce le double jeu du pape François.

Comme on le voit, l’indignation est vive au pays du pape, mais François se garde bien de bouger le petit doigt. Soulignons-le donc fortement : l’affaire Urrutigoity n’appartient pas au passé, elle est encore bien actuelle. « Grâce » au pape François. Quand cette complicité s’arrêtera-t-elle ?!… Il ne se passe pas une semaine sans que la presse nous abreuve de nouveaux scandales sexuels dans l’Église et, chaque fois, la hiérarchie nous assure qu’ « on a compris », que « les erreurs du passé ne se répéteront pas », que « désormais les méthodes ont changé et que ces tristes épisodes appartiennent au passé ». Baratin, baratin… Comme le montre l’existence toujours actuelle de l’affaire Urrutigoity et comme l’explique en détail la presse argentine dans les articles ci-dessus, rien ne change – et il n’y a pas de raison que quoi que ce soit change de sitôt, puisque le pape montre l’exemple en protégeant un prédateur.

Cette complicité de Jorge Mario Bergoglio ne date pas d’hier : pour ceux qui veulent en savoir un peu plus sur son action (ou inaction) vis-à-vis des abus sexuels pendant ses années en Argentine, voici un lien très instructif : en espagnol et en anglais. On y voit que Mgr Bergoglio, qui ne s’est pas privé de pérorer sur tant de sujets de société, n’a jamais évoqué publiquement les abus sexuels dans le clergé et qu’il en a même nié l’existence dans l’Église d’Argentine ! Il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Plus grave encore, quand des victimes se sont adressées à lui, il a refusé de les aider. Et son auxiliaire Mgr Mario Poli, qui avait également envoyé promener une victime… a été nommé par François pour devenir son propre successeur comme archevêque de Buenos Aires. Jorge Mario Bergoglio promeut ainsi quelqu’un qui abandonne à leur sort des victimes de pédophilie. Il est beau, le pape au cœur de père, le pape proche des faibles et des blessés de la vie ! Oubliées, ses propres déclarations annonçant qu’il révoquerait tout évêque complice, voire simplement négligent, en matière d’abus sexuels… Non seulement il ne les destitue pas, mais il les nomme ! La duplicité est à son comble. Et le cas Poli n’est pas unique : on se souvient aussi de l’émotion provoquée en Amérique hispanique par la nomination de Mgr Juan Barros comme évêque d’Osorno (Chili). Mgr Barros a été témoin d’abus sexuels commis par un prêtre condamné canoniquement pour ces faits, et les a couverts : http://ciperchile.cl/2015/02/09/la-carta-enviada-al-vaticano-que-acusa-al-obispo-barros-de-ser-complice-de-karadima/

En apprenant sa nomination, plus de 1300 Chiliens choqués, qui croyaient encore au « show » du « bon pape » François, l’ont supplié de revenir sur sa décision : http://www.soychile.cl/Osorno/Sociedad/2015/02/28/307707/Laicos-de-Osorno-envian-carta-al-Papa-pidiendo-bajar-a-Barros-Nos-preocupa-que-llegue-un-pastor-sin-olor-a-oveja.aspx

En vain, bien entendu : http://internacional.elpais.com/internacional/2015/03/22/actualidad/1427049872_500779.html

« Res, non verba » : ce sont les actes qui comptent, pas les paroles. Encore une fois, nous encourageons nos visiteurs à lire http://www.bishop-accountability.org/Argentina/Abusos/ ou http://www.bishop-accountability.org/Argentina/

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Aux deux extrémités de la «saga» du prédateur Urrutigoity, on trouve la Fraternité Saint-Pie X et le pape François. L’une a, par les graves négligences de ses évêques, laissé un pervers accéder au sacerdoce et l’autre refuse encore actuellement de réparer cette catastrophique erreur en réduisant ce même pervers à l’état laïc. Faut-il s’étonner que ces protecteurs de prédateurs échangent des baisers Lamourette et que l’un soit à deux doigts d’accorder une prélature personnelle à l’autre ? Les pharisiens s’entendent comme larrons en foire. Aux dépens des victimes.


Quelques liens sur l’affaire Urrutigoity :

* Un synopsis, par Public Radio International:
http://www.pri.org/stories/2014-06-03/exclusive-after-us-sex-abuse-scandals-accused-priest-rises-again-paraguay

* Le récit de Jeffrey Bond, avec réponse de la SSJ et du diocèse de Scranton:
http://www.seattlecatholic.com/article_20020130_Harboring_Sexual_Predators_in_Scranton.html

* Une vision argentine:
http://www.mendozapost.com/nota/29505-la-impunidad-de-un-cura-pedofilo-mendocino/

* La recherche la plus fouillée de toutes: l’article de Grant Gallicho, en 8 épisodes:
https://www.commonwealmagazine.org/blog/curious-case-carlos-urrutigoity-i-updated

L’Affaire Carlos Urrutigoity (III)

(2ème partie ici)

Les épisodes III et IV concernent moins directement le monde traditionaliste mais montrent plus en profondeur qui est l’abbé Urrutigoity et quelles ont été les conséquences du laxisme de la FSSPX. C’est elle en effet la première responsable du scandale Urrutigoity puisque c’est elle qui, avec une imprudence caractérisée, a conféré la prêtrise à ce prédateur.

Dans cette section III, nous revenons sur les années de Fr. U dans le diocèse de Scranton.

Nous avons vu que Jeffrey Bond avait été alerté en août 2001 au sujet des abus financiers et sexuels qui avaient cours chez les SSJ. En septembre 2001, il commença à écrire non seulement à l’évêché mais aussi à des prêtres et laïcs de ses connaissances. Mgr Timlin, ordinaire du lieu, lui reprocha de faire du scandale (le monde à l’envers !) mais Bond ne se laissa pas impressionner. Au contraire, le tollé s’étendit: à l’automne 2001, plusieurs personnes, parmi lesquelles l’abbé Paul Carr (FSSP), alors reponsable de Saint Gregory’s Academy informèrent Mgr Timlin que l’abbé Urrutigoity avait l’habitude de dormir dans le même lit que des élèves. Le 21 novembre 2001, Fr. U. menaça Bond d’un procès en diffamation (tactique typique des abuseurs : se poser en victime et faire passer les honnêtes gens pour des criminels). Une fois encore, Bond persista et poursuivit sa campagne.

Au mois de janvier suivant, la situation s’envenime franchement.

Le 12 janvier 2002, Mgr Timlin reçoit du nonce à Washington une lettre datée du 18 décembre 2001, envoyée par le père d’une victime, que nous appellerons John. Au nom de son fils, le père accuse les abbés Ensey et Urrutigoity d’un certain nombre d’abus, qu’il détaille. Mgr Timlin dit avoir immédiatement suspendu les deux abbés mais ce point n’est pas clair: il semble qu’il les ait simplement déplacés (les fameuses mutations, typiques des évêques protecteurs d’abuseurs). Même dans la meilleure des hypothèses, si Mgr Timlin les a bien suspendus, il faut savoir qu’une suspension n’est pas une peine mais une simple mesure conservatoire. Et encore… l’évêque trouva le moyen de féliciter les deux prêtres, « qui ne m’ont jamais désobéi ». Sans commentaire. Mgr Timlin aurait évidemment dû ouvrir les yeux non seulement face aux accusations qui se multipliaient mais aussi face à une expertise psychiatrique qu’il avait lui-même sollicitée. En effet, après la lettre du père de John, Mgr Timlin avait fait examiner Urrutigoity et Ensey par l’institut canadien Southdown, spécialisé dans les soins psychologiques pour les clercs.  Le rapport de cette institution était accablant : Fr. U souffrait d’un « trouble narcissique et anti-social de la personnalité », pour lequel une thérapie était « fortement recommandée », tandis que l’abbé Ensey était « aux prises avec une sexualité réprimée », qui le rendait « captif d’une attraction sexuelle pour les adolescents ». C’était clair pour qui voulait voir.

Alors que les accusations d’abus vis-à-vis de la SSJ commencent à faire des vagues, Mgr Timlin est pris à partie par des différentes personnes et associations. Épinglons en particulier un groupe de laïcs appelé tout simplement « Roman Catholic Faithful » (RCF), qui publie le 15 janvier 2002 la protestation suivante : http://www.rcf.org/press/releases/2002JAN15SSJTIMLIN.htm. L’évêché de Scranton prétendit que ce communiqué contenait de « grossières erreurs factuelles », ce que nous ne pensons pas, mais les RCF avaient en tout cas bien compris le mécanisme à l’œuvre, comme en témoigne une phrase cruciale dans le communiqué : « C’est précisément ce cycle de tolérance et de silence qui favorise la propagation parmi les prêtres catholiques du cancer des comportements homosexuels et des abus commis sur les jeunes ». C’est exactement le mécanisme que nous dénonçons sur ce blog. Il faut constater, quand on lit la protestation des RCF, qu’on a l’impression de voir une copie des reproches adressés à l’abbé Schmidberger et à Mgr Fellay, dans l’affaire de l’abbé P. [mention censurée par la FSSPX] et dans tant d’autres.

Le mois de janvier 2002 se termine sur un document qui est devenu depuis lors une pièce clé de l’affaire Urrutigoity : une virulente lettre ouverte de Jeffrey Bond à Mgr Timlin.

Revenons-en à John. Face à ses accusations, les abbés Urrutigoity et Ensey répètent à l’envi que la pratique de dormir ensemble n’avait eu cours que lorsqu’il y avait un manque de place. C’était répondre à côté de la question, puisque John disait avoir été caressé de façon indécente par Fr. U et agressé sexuellement par l’abbé Eric Ensey. C’est en 1997 qu’Ensey était devenu directeur spirituel de John à Saint Gregory’s Academy et avait commencé à exercer sur lui une emprise psychologique. C’était à tel point que, dans sa déposition, John déclara qu’à ce moment-là il avait du mal à concevoir que l’abbé Ensey fût capable d’actes mauvais. Or, en fait d’actions nuisibles, l’abbé lui servait régulièrement de grandes rasades d’alcool, puis l’envoyait chez Fr. U « pour approfondir la direction spirituelle », en réalité pour abuser de lui. Par ailleurs, tout le monde à Saint-Grégoire savait que les prêtres SSJ buvaient avec les élèves. En mars 1998, l’abbé Paul Carr (FSSP), aumônier de l’établissement, avait même alerté Mgr Timlin à ce sujet après avoir fait appel à la police pour des cas d’intoxications alcooliques.

Après avoir passé sa maturité gymnasiale (baccalauréat) à Saint Gregory’s, John s’était inscrit sur les conseils de l’abbé Ensey à la faculté Thomas Aquinas College (TAC), en Californie. Comme Ensey l’avait rendu alcoolique, il passa son temps à TAC à être ivre et quitta finalement l’établissement dès la première année. Ne sachant trop comment s’orienter, il décida d’aller à la faculté Saint-Justin de Shohola à la fin de l’été 2000. Là, Fr. U et Ensey le molestèrent à nouveau sexuellement. N’y tenant plus, il fit ses valises et partit soudainement. L’année 2001 fut pour lui une longue glissade vers l’abîme : toxicomanie et tentatives de suicide. Enfin, il se résolut à suivre une psychothérapie. C’est cela qui lui permit de retrouver de l’auto-estime, si bien qu’en 2002, peu après la lettre de son père, il eut la force de déposer une plainte fédérale.

Cette plainte sonna comme une confirmation des accusations proférées par Jeffrey Bond. C’est à Saint Gregory’s, en 1999, que John avait connu Bond, à l’occasion d’une conférence littéraire que ce dernier était venu donner. Par la suite, John l’avait revu à Shohola, lors de son passage en septembre 2000. Comme les deux avaient tissé des liens personnels, Bond s’étonna de voir John partir en coup de vent. Un an plus tard, après avoir entendu des allégations selon lesquelles des prêtres SSJ dormaient dans le même lit que des étudiants, Jeffrey Bond téléphona à John et ce dernier vida son sac : il avait été molesté sexuellement à plusieurs reprises par les abbés Urrutigoity et Ensey, et même violé par ce dernier.

La plainte fédérale de John visait toutes les personnes, physiques et morales, estimées responsables à divers titres : les deux prêtres directement accusés mais aussi Mgr Timlin personnellement, le diocèse de Scranton en tant que tel, la Fraternité Saint-Pierre, qui exploitait Saint Gregory’s Academy, et enfin cette académie elle-même. Comme les lois de l’État de Pennsylvanie prévoient un délai de prescription assez court, il était trop tard pour intenter un procès pénal, donc la plainte fut introduite au civil.

Sous serment, Urrutigoity et Ensey nièrent tout en bloc mais l’avocat de John produisit plusieurs témoins, qui décrivirent tous le même modus operandi que celui dénoncé par le plaignant : nuits passées dans le même lit sous prétexte de lutter contre le puritanisme (argument répété de façon obsessionnelle par les deux prêtres abuseurs), puis attouchements sexuels. À titre d’exemple, un des témoins, J. Zoscak, relata avoir subi à la faculté de Shohola exactement le même type de mésaventures que John, et avoir déposé plainte à la police. Malheureusement, dans son cas aussi, les faits étaient déjà prescrits. Un autre témoin, Conal Tanner, fit la déposition suivante : après avoir quitté Saint Gregory’s l’été 2000, il s’aperçut qu’il avait oublié des bagages sur place. Il revint les chercher et logea à l’établissement SSJ voisin, à Shohola. Mais, le soir, il constata que l’abbé Urrutigoity ne lui avait préparé aucun lit. Il fut contraint de dormir sur le même matelas que le prêtre, alors qu’il y avait de la place libre en surabondance, puisque c’étaient les grandes vacances. L’argument selon lequel les prêtres SSJ ne partageaient leur lit avec des garçons qu’en cas de manque de place était réduit à néant. Bref, Tanner raconta comment, cette nuit-là, il subit de la part de Fr. U une tentative d’attouchement et décida de dormir tout habillé. Quand il se réveilla il constata que la braguette de son pantalon était ouverte.

En outre, Matthew Selinger, à qui Urrutigoity avait fait subir des attouchements dans la SSJ, réitéra sous serment et détailla les accusations dont il avait fait part, oralement et écritement, en 1999 à l’évêché de Scranton.

Il serait trop long de conter par le menu toutes les accusations portées contre les abbés Urrutigoity et Ensey mais le plus significatif est l’attitude de Mgr Timlin. En toutes circonstances, il souligna que ces deux prêtres n’avaient jamais été condamnés et que les accusations à leur égard n’étaient que des allégations. Refusant avec obstination de voir les lourds indices concordants et récurrents, il n’appliqua jamais le principe de précaution, n’ouvrit jamais de procès canonique contre les SSJ et, au contraire, continua toujours à leur accorder un soutien actif, réservant ses flèches, sa bile et son autoritarisme à ceux qui les dénonçaient. Le 25 juillet 2003, Mgr Timlin, atteint par la limite d’âge, prit sa retraite.

Son successeur, Mgr Joseph Martino était un homme moins aveuglé par les partis pris idéologiques et, surtout, beaucoup moins naïf et plus énergique. Se disant bienveillant vis-à-vis de la messe traditionnelle, il fit savoir que ses reproches à l’encontre de la congrégation Saint-Jean n’étaient pas liturgiques mais financiers et sexuels, puis il arriva rapidement à la conclusion que la SSJ était un cloaque irréformable, qu’il fallait supprimer. Le décret de suppression, dûment motivé, fut promulgué le 19 novembre 2004 : http://www.freerepublic.com/focus/f-religion/1292797/posts Au contraire de Mgr Timlin, Mgr Martino avait accepté d’ouvrir les yeux, ni plus ni moins. Il tint cependant toujours à agir avec précaution, par crainte d’apparaître partial ou d’enfreindre par inadvertance le droit canon et de voir sa décision annulée. De fait, comme on s’y attendait, la SSJ interjeta appel à Rome mais, en mai 2005, le recours fut rejeté par le Saint Siège. La Society of Saint John était bel et bien supprimée.

Quant au procès civil intenté par John, il se régla à l’amiable la même année, pour un montant de 400 000$. Même si Fr. U a ainsi échappé à une condamnation judiciaire, il est évident que personne n’accepterait de payer un tel montant pour un dommage qui serait fictif. À noter que ce n’est qu’après cet arrangement à l’amiable que l’avocat de John obtint les expertises psychiatriques des deux prêtres, menées par l’institut Southdown en 2002. Tout indique que, pour limiter le montant des dédommagements obtenus, l’évêché de Scranton ou son avocat avait volontairement pratiqué l’obstruction.

En dépit de ces dédommagements de 400 000$ qui sonnent comme un aveu, Mgr Timlin désormais retraité, têtu et impénitent jusqu’au bout, ne cessa jamais de soutenir la Society of Saint John, au risque d’infliger ainsi un camouflet à son successeur. Il aida même les SSJ à se regrouper dans un autre diocèse.

A suivre…

L’Affaire Carlos Urrutigoity (II)

(1ère partie ici)

Mgr Timlin prit la défense de la SSJ en se disant « moralement certain que la congrégation Saint-Jean ne s’est rendue coupable d’aucune utilisation mal intentionnée, illégale ou fantaisiste de fonds ».

En avril 2000, Carlos Urrutigoity engagea Jeffrey Bond pour diriger la faculté des arts libéraux et assurer la formation de ses postulants. En réalité, il engageait celui qui allait amener la chute de la SSJ. Début 2001, la faculté était si mal gérée que la plupart des étudiants étaient déjà partis. Mais le pire restait à venir : en août 2001, M. Bond reçut la visite d’Alan Hicks, directeur de Saint Gregory’s Academy, le collège et lycée de la Fraternité Saint-Pierre dans les murs duquel la SSJ avait fait ses premiers pas. Hicks l’informa du fait que, à Saint-Grégoire, l’abbé Urrutigoity avait l’habitude de dormir dans le même lit que certains élèves. Hicks n’alla pas jusqu’à affirmer que ce comportement était de nature sexuelle mais il fit remarquer que c’était une pratique très mal venue, en soi mais aussi à cause de la pression médiatique autour de scandales sexuels dans l’Église. Il faut savoir que Fr. U avait mis au point une « théorie de l’amitié » (pet theory), selon laquelle on n’a rien à se cacher entre amis. Cette pratique semblait toutefois très étrange à Hicks puisque l’abbé Urrutigoity, disait-il, avait également l’habitude de fournir des cigarettes aux élèves et de leur faire boire de l’alcool. Fr. U avait également appris aux collégiens et lycéens de Saint-Grégoire toutes sortes de grossièretés, prétendument destinées à détendre l’atmosphère et à favoriser une ambiance d’amitié sans retenue. M. Bond apprit également vers août 2001 qu’un procès était en cours de préparation contre Fr. U et la congrégation Saint-Jean pour « abus ».

Le prêtre argentin nia farouchement les accusations mais, alerté autour de l’Assomption 2001, Mgr Dougherty, évêque auxiliaire de Scranton, y ajouta foi, disant que l’abbé Urrutigoity était un « chef de secte » et le jugeant « tout à fait capable de pédérastie ». En septembre de la même année, voyant que Mgr Timlin s’aveuglait au sujet de Fr. U, Jeffrey Bond commença à envoyer des courriels à un peu tout le monde, pour dénoncer les attitudes déviantes de Fr. U et la complaisance de Mgr Timlin. Il avait également écrit au nonce mais ce dernier n’avait rien trouvé de mieux à faire que de faire suivre la lettre à Mgr Timlin ! Celui-ci répondit à Bond que, parmi les informations qu’il avait pu recevoir au sujet de l’abbé argentin, aucune ne faisait état d’homosexualité. En novembre 2001, lors de la réunion de l’Independent Review Board (commission de contrôle indépendante), un des membres, Mme Hogan, rappela à Mgr Timlin que la lettre de Mgr Fellay de 1999 faisait déjà mention d’un ancien séminariste de Winona qui avait accusé Carlos Urrutigoity de lui avoir touché le pénis. Mais Mgr Timlin préféra trouver des prétextes pour ne pas voir les faits.

Le 24 octobre 2001, une certaine Linda Mac Donald avait également alerté l’évêque de Scranton, en le suppliant de rompre tout lien avec le très suspect Fr. U. Non seulement Mgr Timlin ne l’écouta pas mais il répondit sévèrement à Mme Mac Donald, en lui reprochant d’ajouter foi à des « rumeurs » : « Aucune des accusations de conduite immorale [de la part de l’abbé Urrutigoity ou d’autres membres de la SSJ] n’a jamais été confirmée », écrivit-il. Peut-être mais il faut bien un début à toute chose. D’ailleurs, les accusations de l’ancien séminariste contenues dans la lettre de Mgr Fellay auraient dû convaincre Mgr Timlin du caractère hautement suspect de son protégé et le pousser à appliquer le principe de précaution.

On pourrait passer encore beaucoup de temps à décortiquer par le menu la saga de Fr. U dans le diocèse de Scranton mais ces quelques faits montrent que, partout sur son passage, il laisse une traînée de soufre. Or Mgr Timlin allait persister à prendre sa défense envers et contre tout, même après la suppression canonique de la SSJ. Comme le dit le proverbe, il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Revenons aux années Saint-Pie X de notre abbé latino. Il avait été expulsé du séminaire argentin de la FSSPX non seulement pour « ego démesuré » et pour « avoir formé une bande de séminaristes sous son influence » mais aussi pour avoir « fait des avances sexuelles » à d’autres séminaristes. Malgré cela, comme nous l’avons vu, il avait été accepté au séminaire US de la même FSSPX. Pourquoi cette incohérence ? Le recteur de Winona (séminaire US de la FSSPX) était alors Mgr Williamson, évêque depuis peu et, à La Reja (séminaire argentin de la FSSPX) Urrutigoity avait eu pour recteur l’abbé Andrés Morello. Or ce dernier penchait vers le sédévacantisme et le séminaire de La Reja était en pleine tourmente au sujet de cette question. Manipulateur comme la plupart des abuseurs, Carlos Urrutigoity n’eut pas trop de mal à convaincre Mgr Williamson que les accusations à son encontre étaient motivées uniquement par une cabale des sédévacantistes. Et voilà Williamson qui accepte d’être roulé dans la farine et qui accueille un séminariste accusé d’agressions homosexuelles. On se demande à quoi bon conférer le sacrement de confirmation quand on est évêque si on a soi-même si peu de discernement qu’on est incapable d’user du don de sagesse…

En 1989, apprenant que le séminariste Urrutigoity allait devenir prêtre, l’abbé Morello se dit « No se puede » (ce n’est pas possible). Étant au Chili à ce moment-là, il parcourut les quelque 9000 km qui séparent Santiago de Winona pour conjurer Mgr Williamson de barrer à Urrutigoity la route du sacerdoce. Il avait même compilé un dossier canonique reprenant plusieurs témoignages de séminaristes. Peine perdue : non seulement Williamson refusa de croire Morello mais il accusa ce dernier de mentir. La raison était toujours la même : cabale sédévacantiste contre l’innocent Urrutigoity. Quelques mois plus tard, Urrutigoity était toujours dans la FSSPX et était devenu prêtre, tandis que Morello avait été mis à la porte. Le monde à l’envers…

Encore une fois, chapeau à Mgr Williamson pour sa clairvoyance ! Et c’est à présent le même Williamson qui, en dépit d’un grand tollé au sein de « la Résistance », maintient en place l’abbé Stephen Abraham, pédophile de son propre aveu. Mgr Williamson, vous connaissez sans doute assez de latin pour comprendre ceci : « Errare humanum est, perseverare autem diabolicum ».

Richard Williamson n’était cependant pas le seul à se laisser berner par Fr. U. Mgr Lefebvre lui-même, consulté par son confrère britannique, donna son feu vert à l’ordination sacerdotale de l’Argentin, en ajoutant simplement qu’il faudrait « le surveiller d’un œil d’aigle ». La belle affaire : on introduit un renard dans le poulailler mais il faut le tenir à l’œil… Quant à Mgr de Galarreta, c’est encore pire : bien qu’informé des frasques de son compatriote, il conseilla de ne pas lui barrer la route parce que cela risquerait de causer à la FSSPX des ennuis avec la famille Calderón. Les Calderón sont en effet parmi les « piliers » de la FSSPX en Argentine et comptent même un prêtre, devenu entretemps professeur au séminaire de La Reja et l’une des (rares) têtes pensantes de la FSSPX. Bref, pour Mgr de Galarreta, mieux vaut laisser courir un abuseur sexuel et profaner le sacrement de l’ordre en le faisant prêtre, plutôt que de risquer de fâcher une famille amie, « pilier » de la FSSPX. Quelle belle morale ! Ici, c’est le don de force qu’on admire chez Mgr de Galarreta…

Quant à Mgr Fellay, supérieur général à partir de 1994, il a attendu 1997 pour expulser ce prêtre sulfureux… et encore… sous le reproche d’avoir tenté de fonder une fraternité concurrente. Dans sa lettre de 1999 à Mgr Timlin, Mgr Fellay souligne lui-même dans le dernier paragraphe que l’exclusion était principalement motivée par la personnalité et les ambitions déplacées de Fr. U. Mgr Fellay mentionne les frasques sexuelles d’Urrutigoity en Argentine mais n’en fait pas un motif de son exclusion. On voit où sont les priorités du pape de Menzingen.

Certains ont admiré Mgr Fellay pour sa lettre de signalement de Carlos Urrutigoity mais la réalité est bien différente. Dans sa lettre, Mgr Fellay s’arrête sur le témoignage d’un ancien séminariste de Winona, Matthew Selinger, qui avait quitté le séminaire avec l’abbé Urrutigoity pour fonder la Society of Saint John. Dans le cadre de la SSJ, il attestait de deux agressions sexuelles par Carlos Urrutigoity. Notons que le supérieur général FSSPX mentionne en passant que Fr. U a reçu « a second chance » en étant autorisé à entrer à Winona, comme si c’était normal! Il ne prend même pas la peine de s’excuser pour cette bévue énorme, qui est la cause de toute la suite. Bien sûr, c’était l’abbé Schmidberger le supérieur général à ce moment-là mais c’est la fonction qui compte, et Mgr Fellay aurait évidemment dû battre sa coulpe au nom de sa Fraternité.

Cinq mois après cette lettre, Mgr Timlin avait fait interroger Selinger par l’évêque auxilliaire, le vicaire général et l’avocat du diocèse, et tous les trois avaient accordé foi à ses déclarations. Selinger avait donc été ulcéré que Mgr Timlin ne prît pas ses plaintes au sérieux. Il faut dire cependant que Mgr Fellay avait mis près de deux ans à vérifier le témoignage de Matthew Selinger. Qui plus est, le minimum aurait été de signaler sans attendre à l’évêque de Scranton les affaires du séminaire argentin. Par conséquent, on a du mal à y croire quand on voit l’abbé Niklaus Pfluger écrire (au nom de Mgr Fellay) à une victime d’abus sexuels : « Si l’auteur de tels crimes quitte la Fraternité pour être incardiné dans un diocèse (…), le droit de l’Église demande de transmettre le dossier et d’informer aussitôt sur les antécédents du prêtre. » Par ailleurs, Mgr Fellay avait déclaré en 2010 au Spiegel qu’il fallait écarter les homosexuels du sacerdoce pour éviter les affaires de pédophilie. En ce qui concerne Urrutigoity, c’est un brillant succès…

Si on résume, tous les évêques de la FSSPX qui ont eu affaire à l’abbé Urrutigoity l’ont protégé d’une manière ou d’une autre. Le seul des évêques d’Écône qui n’ait pas fait preuve de faiblesse ou de complicité vis-à-vis d’Urrutigoity est celui qui n’a – à notre connaissance – jamais eu affaire à lui : Mgr Tissier de Mallerais.

A suivre…

L’Affaire Carlos Urrutigoity (I)

L’affaire Urrutigoity s’appellerait mieux « la saga Urrutigoity », tant cette affaire à rallonge a défrayé la chronique. Elle s’étend sur plus de 30 ans, sur 3 pays et 2 continents.

Carlos Urrutigoity, un Argentin d’origine basque, entre à La Reja, le séminaire argentin de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), au début des années 80. Il en est expulsé pour avoir fait des avances sexuelles à plusieurs séminaristes. Malgré cela, il parvient à se faire accepter au séminaire nord-américain de la même FSSPX (Winona), alors dirigé par Mgr Richard Williamson, fraîchement ordonné évêque. Visiblement, dans la FSSPX, quand on se fait expulser d’un séminaire, il suffit de se présenter à un autre. Simple comme bonjour! En dépit de ce lourd passé, une fois à Winona Urrutigoity n’est sujet à aucune surveillance particulière. « Mieux » encore: il parvient non seulement à se faire ordonner prêtre mais aussi engager comme professeur. Là, il crée autour de lui une petite « cour » d’admirateurs, dont il devient une espèce de gourou. Mgr Williamson laisse faire. Doté d’un œil d’aigle, il ne réagit pas davantage quand ces relations particulières virent aux abus psychologiques.  Ce n’est qu’en mai 1997 que l’abbé Urrutigoity est expulsé de la FSSPX, et encore… Le motif de son renvoi sont moins ses frasques sexuelles passées que le fait d’avoir tenté de fonder sa propre société sacerdotale, la Society of Saint John (congrégation Saint-Jean, également abrégée en SSJ). Autrement dit, pour la FSSPX, il est moins grave d’être prêtre et de mener une vie dissolue que d’essayer de fonder une société qui fasse de la concurrence à la FSSPX. Elle est belle, la morale de ces gens qui veulent « sauver l’Eglise »!

Mais l’Argentin ne part pas seul; il part avec sa cohorte de disciples, en particulier l’abbé Eric Ensey. Ne perdant pas de temps, il s’adresse dès le mois suivant à l’évêque de Scranton (Pennsylvanie), Mgr James Timlin. Ce dernier était en effet connu comme philo-traditionaliste, puisqu’il avait accueilli dès 1992 le siège nord-américain de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre (FSSP). Rome ne perd pas de temps non plus et, dès septembre 1997, les censures frappant Fr. U et sa suite (pour avoir été ordonnés irrégulièrement dans la FSSPX) sont levées.

Fin 1997, l’abbé Urrutigoity installe temporairement sa Society of Saint John dans une partie de Saint Gregory’s Academy, collège de la Fraternité Saint-Pierre (FSSP), une aile du bâtiment que cette fraternité n’utilisait pas. Les SSJ s’invitent même dans le corps professoral. La FSSP allait bientôt payer le prix fort pour avoir accueilli en ses murs Fr. U.

Le 24 mai 1998, Mgr Timlin érige canoniquement la Society of Saint John comme « association publique de fidèles » et accueille donc ainsi formellement dans son diocèse les abbés Urrutigoity, Eric Ensey et leur suite, et les incardine… sans avoir vérifié leurs antécédents. Ce manque de circonspection laisse déjà rêveur mais la Fraternité Saint-Pie X n’échappe pas à la critique non plus puisque, à ce moment-là, Urrutigoity et Ensey avaient quitté le séminaire de Winona depuis un an, et la FSSPX ne s’était pas donné la peine d’avertir le moins du monde Mgr Timlin de leur passé trouble.

Sitôt arrivé à Scranton, Fr. U allait révéler sa mégalomanie et ses talents de mystificateur puisque, dès 1998, il lançait un projet de fondation d’une faculté des arts libéraux et d’une espèce de Tradiland modèle, une colonie-village traditionaliste. Sa folie des grandeurs et ses déviances sexuelles allaient bientôt le rattraper. Le 14 septembre 1999, le « review board » (commission de contrôle) du diocèse de Scranton se penchait sur une accusation de « sexual misconduct » à l’encontre de Fr. U mais était incapable de conclure, faute d’éléments véritablement probants. Pourtant, le bon sens le plus élémentaire aurait demandé à Mgr Timlin de prendre des mesures de précaution strictes puisque ce même cas lui avait été signalé en février. En effet, Mgr Fellay s’était enfin décidé à l’alerter au sujet du passé de Fr. U. Nous revenons dans le prochain épisode sur cette réaction tardive de Mgr Fellay. En dépit de cette alerte des plus sérieuses, Mgr Timlin ne barre pas la route à Fr. U. Deux jours plus tard, le 16 septembre, il lui donne même l’autorisation d’acheter pour la SSJ quelque 400 hectares de terrain à Shohola, près de New York, pour y installer définitivement sa fraternité. Non content d’avoir engagé plus de 2 millions de dollars dans cette opération, Fr. U allait immédiatement multiplier les dépenses: entre le 20 et le 30 septembre, il acheta un bureau pour la modique somme de 13 000 dollars et équipa le collège en vaisselle pour la bagatelle de 26 000 dollars. Quand on sait que les mensualités de remboursement du prêt immobilier se montaient à 15 000$ environ, on se fait une idée de l’équilibre mental du fondateur de la SSJ.

Ces questions économiques n’ont a priori aucun rapport avec des abus sexuels mais un abus sexuel s’accompagne toujours d’une manipulation psychologique et Fr. U allait bientôt révéler son psychisme: folie des grandeurs, ego surdimensionné et aptitude hors du commun à manipuler autrui. Plus précisément, les abuseurs sexuels présentent souvent le profil dit du « pervers narcissique ». Il ne s’agit pas du simple narcissisme ordinaire mais d’une configuration où l’égocentrisme de l’intéressé est poussé à un tel point qu’il en perd toute considération pour autrui, se ferme à tout autre avis que le sien et se montre incapable d’empathie.

Sourd aux voix qui lui conseillaient plus de sens de la mesure, l’abbé Urrutigoity passe dès janvier 2000 aux plans urbanistiques pour son Tradiland. Sans surprise, ceux-ci se révèlent totalement irréalistes et irréalisables aux points de vue architectural et urbanistique mais Fr. U n’en a évidemment cure. Dès l’été 2000, plusieurs donateurs expriment leur inquiétude mais Mgr Timlin vole au secours du prêtre argentin.

A suivre…

Abbé Christophe Roisnel : viols et actes de barbarie

 

Dans le monde traditionaliste des Yvelines, il y a l’histoire de l’abbé Christophe Roisnel (Fraternité Saint-Pie X). Directeur de l’école Notre-Dame-de-la-Sablonnière à Goussonville, il est accusé d’avoir violé régulièrement, en 2010 et 2011, trois des enseignantes de l’établissement et de leur avoir fait subir des sévices que l’enquête a qualifiés de « tortures » et « actes de barbarie ».  Son procès devrait s’ouvrir bientôt. L’abbé Régis de Cacqueray et Mgr Bernard Fellay seront-ils inculpés pour non dénonciation de crime ? Il n’est pas impossible que la justice l’envisage.

Voici des articles de presse qui donnent un assez bon aperçu de l’affaire Roisnel :

Mediapart : Pédophilie dans l’Eglise: le livre noir des traditionalistes

Paris Match : les séances d’exorcisme tournent aux viols

Le Parisien : un prêtre intégriste mis en examen pour viol

Dreuz.info : quand un prêtre méga-puritain devient un délinquant sexuel

La Rotative : Enquête sur un prêtre traditionaliste accusé de viol

Certes, dès avant l’intervention du procureur de la république, « la Fraternité Saint-Pie X s’était déjà emparée du dossier en faisant comparaître le prêtre déviant lors d’un procès canonique ». Pas plus qu’à n’importe quelle organisation, on ne peut reprocher à la FSSPX les déviations de ses membres si elle prend les mesures nécessaires pour les prévenir ou les réprimer. Mais justement, quel a été le résultat de ce procès canonique ? Comme le savent les traditionalistes des Yvelines, l’abbé Roisnel a « été mis à l’écart durant deux ans dans un couvent » [les capucins de Morgon]. On reste interloqué devant la clémence de cette peine et, quand on la rapproche de la promotion de l’abbé D. pour des faits de fornication, on se dit que, dans la FSSPX, on ne risque pas grand-chose à avoir un comportement sexuel déviant. Et même quand un clerc FSSPX est réduit à l’état laïc pour relations intimes avec une femme adulte, il se trouve l’abbé Niklaus Pfluger, premier assistant de Mgr Fellay, pour dire en substance : « Cette réduction à l’état laïc est assez sévère. C’était la première incartade sexuelle de l’intéressé, et c’était avec une femme adulte, pas avec un enfant ni avec un homme ». Bref, on tombe des nues… La FSSPX a-t-elle une politique cohérente dans le domaine des écarts sexuels ?

Par ailleurs, ces mises à l’écart sont une pratique courante dans le clergé (sur ce point, la FSSPX ne fait ni mieux ni pire que les évêchés), qui éloigne les auteurs pour un certain temps. Malheureusement, comme les diocèses et congrégations, la FSSPX place ensuite souvent ces clercs déviants dans de nouveaux lieux, sans avertir le nouveau supérieur local des antécédents. Cela constitue ainsi une « invitation » à la récidive. Aveuglement volontaire ou simple « stupidité » ? Le résultat est de toute façon grave, et encore plus quand il s’agit de prêtres pédophiles.

Abbé D. : une préparation très concrète au mariage

Certains traditionalistes de la région bordelaise connaissent les vraies raisons du départ soudain de l’abbé D. (Fraternité Saint-Pie X) : au lieu d’enseigner à une fiancée le catéchisme des fiançailles et du mariage, il lui donnait des leçons très concrètes de relations matrimoniales, avec exercices pratiques. Ca se passe de commentaires. Croyez-vous que l’intéressé ait été puni ? Il est à présent n°2 d’un des plus gros districts de la FSSPX. Moralité (si on ose dire…) : si vous êtes prêtre « tradi », tapez-vous une jeune femme au nez et à la barbe de son fiancé, et Menzingen vous fera monter en grade. Chez les traditionalistes, ça marche visiblement comme ça. Nous ne faisons que constater les faits.

Seuls les naïfs croient que les affaires de mœurs, « ça n’arrive que chez les modernistes ». L’histoire de l’Eglise montre que cela est arrivé partout et à toutes les époques parce que les clercs restent des êtres humains et que la soutane ne les transforme pas par miracle en anges de lumière. En un sens, il n’y a donc rien de surprenant à ce que ça se produise aussi chez les « tradis ». Ce qui est une cause beaucoup plus profonde de scandale pour les âmes, c’est de voir comment des comportements aussi déviants sont suivis d’une promotion. « Le poisson pourrit par la tête », dit le proverbe.

Il est crucial d’ouvrir les yeux sur la réalité. Nous l’avons constaté plusieurs fois : trop souvent, des clercs « tradi » qui se permettent des écarts sexuels restent longtemps impunis parce que les fidèles idéalisent le sacerdoce et sont dans ce qu’on appelle psychologiquement « le déni » : ils refusent a priori d’admettre la possibilité qu’un « bon prêtre » commette des délits sexuels. Ne tombons pas dans la paranoïa mais il est important de savoir que cela existe bel et bien, y compris « dans nos milieux », et ainsi les cas réels qui se produisent pourront être réprimés efficacement. Du moins… si les autorités ne sont pas complices. Or, comme nous le montrons dans d’autres pages de ce site, des affaires bien plus graves de pédophilie ne sont « sanctionnées » que d’une mutation. Décidément, il y a quelque chose de pourri au royaume tradi…